Le monde de la voile pleure l’un des siens. Charlie Dalin, vainqueur du dernier Vendée Globe, est décédé dans la nuit du 10 au 11 juin à Quimper, à l’âge de 42 ans, des suites d’une tumeur stromale gastro-intestinale, un cancer contre lequel il luttait depuis plus de deux ans et demi. L’annonce a été faite par son épouse, Perrine Le Pape, dans un texte transmis à l’AFP. « C’est avec une profonde tristesse que notre famille et moi-même annonçons le décès de mon mari Charlie Dalin, des suites d’une longue maladie », a-t-elle indiqué, demandant également à ce que l’intimité de ses proches soit respectée.
Marin pudique, peu enclin à se mettre en avant, Charlie Dalin préférait laisser parler ses performances. Et quelles performances. En janvier 2025, il remportait le Vendée Globe en 64 jours, 19 heures, 22 minutes et 49 secondes, établissant un nouveau temps de référence sur le tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance. Un exploit immense, rendu plus saisissant encore par ce qu’il révélera plus tard : il avait couru avec une tumeur « de la taille d’un pamplemousse » touchant l’intestin grêle, sous traitement médical et avec l’accord de ses médecins.
Un technicien devenu champion
Né le 10 mai 1984 au Havre, Charlie Dalin n’était pas issu d’une famille de marins. Il découvre la voile presque par hasard, enfant, lors de vacances à Crozon, dans le Finistère. Sa fascination pour la mer devient vite une passion. Adolescent, il suit les départs de la Transat Jacques Vabre (désormais Transat Café-L’Or), lit les magazines spécialisés et rêve devant les exploits de grands navigateurs comme Franck Cammas ou Paul Vatine.
Après le bac, il part se former à Southampton, en Angleterre, dans l’architecture navale. Cette double culture, celle de l’ingénieur et celle du marin, fera sa singularité. Avant de devenir skipper de premier plan, il navigue, prépare des bateaux, travaille comme équipier ou technicien, accumulant les expériences en Suède, en Australie ou encore en Thaïlande. Cette connaissance intime des machines ne le quittera jamais.
Installé à Concarneau et devenu marin professionnel en 2011, il construit patiemment son parcours. Double champion de France de course au large, en 2014 et 2016, il brille aussi sur la Solitaire du Figaro, où il monte cinq fois sur le podium sans jamais l’emporter. Cette course façonne son sens de la précision, son endurance et son goût du détail. Sur les pontons, sa réputation se forge : Charlie Dalin est un technicien hors pair, rigoureux, méthodique, capable de comprendre un bateau jusque dans ses moindres réactions.
Son passage en Imoca confirme son statut. En 2019, il met à l’eau Apivia, conçu avec l’architecte Guillaume Verdier et l’écurie MerConcept. Très vite, il s’impose parmi les références de la classe. Il remporte notamment la Transat Jacques Vabre en 2019 avec Yann Eliès, la Fastnet Race en 2021 et 2023, ainsi que la New York Vendée-Les Sables d’Olonne en 2024. Champion du monde Imoca en 2021 et 2022, il devient l’un des marins les plus complets de sa génération.
Le Vendée Globe, l’Everest qu’il a dompté
Le Vendée Globe aura été le théâtre de ses plus grands accomplissements. En 2021, Charlie Dalin est le premier à franchir la ligne d’arrivée aux Sables-d’Olonne après une course marquée par une avarie de foil qu’il répare au prix d’efforts considérables. Mais la victoire finale lui échappe : Yannick Bestaven, bénéficiant d’une bonification de temps pour avoir participé aux recherches de Kevin Escoffier, est classé premier. Dalin termine deuxième, pour quelques heures seulement.
Quatre ans plus tard, il revient avec un objectif clair : gagner. Mais entre-temps, la maladie est entrée dans sa vie. Diagnostiqué à l’automne 2023, son cancer reste d’abord secret, connu seulement de quelques proches et de son équipe médicale. Malgré cela, Charlie Dalin prend le départ du Vendée Globe 2024-2025 à bord de Macif Santé Prévoyance. Il suit un protocole strict, avec un traitement sous forme de comprimés, organisé jusque dans le quotidien extrême de la course au large.
En mer, il reste fidèle à lui-même : concentré, précis, redoutable. En tête sur une grande partie du parcours, il affronte les conditions les plus dures, notamment une violente tempête dans l’océan Indien que nombre de concurrents préfèrent éviter. Lors de la remontée de l’Atlantique, son duel avec Yoann Richomme tient le public en haleine. À l’arrivée, Charlie Dalin ne se contente pas de gagner : il pulvérise le record précédent de près de dix jours. Cette victoire entre immédiatement dans l’histoire de la course au large.
Une leçon de courage et de discrétion
Ce n’est qu’en octobre 2025, plusieurs mois après son triomphe, qu’il rend publique sa maladie dans un livre, « La Force du destin ». Il y raconte le choc du diagnostic, la violence de l’annonce, mais aussi la manière dont il a continué à avancer. Son témoignage dépasse alors le cadre du sport. Il veut adresser un message d’espoir aux malades, montrer que l’on peut garder un cap, même lorsque l’horizon se brouille.
Ces derniers mois, Charlie Dalin avait mis sa carrière entre parenthèses afin de se consacrer à sa santé et à sa famille, tout en restant engagé auprès de l’équipe Macif et dans la conception du futur bateau. Il rêvait encore de naviguer. En décembre, lorsqu’il reçoit le titre de Marin de l’année à l’unanimité, une première dans l’histoire du trophée, il confie combien les courses, les départs et l’effervescence des grands rendez-vous lui manquent.
Les hommages se multiplient déjà. Yoann Richomme a salué sa persévérance, son optimisme et les années de rivalité sportive partagée. L’organisation des Imoca Globe Series a rappelé l’empreinte durable qu’il laisse dans l’histoire de la course au large. Cette empreinte est celle d’un marin d’exception, mais aussi d’un homme qui aura affronté la mer et la maladie avec la même exigence.
Charlie Dalin laisse derrière lui un palmarès immense, un record mythique et une leçon de courage. Dans un sport où l’on parle souvent de cap, de route et de tempêtes, il aura incarné jusqu’au bout cette idée simple : continuer d’avancer, même lorsque tout devient plus difficile.