Il reste quelques centaines de mètres dans l’ascension du mur de Huy. Paul Seixas est aux commandes, en première ligne, coude à coude avec Ben Tulett (Team Visma–Lease a Bike) et Mauro Schmid (Team Jayco Alula). La pente se cabre encore, les coureurs se lèvent en danseuse, les visages, marqués par les kilomètres, se décomposent sous l’effort…
Une ascension pour changer de statut
Dans ce chaos vertical, un seul coureur parvient à se détacher en développant les watts, alors que le pourcentage de la pente ne cesse d’augmenter. Sans rupture de rythme, Paul Seixas ne se retourne pas, et derrière lui, il ne reste que les traces d’un peloton de tête explosé par l’accélération d’un gamin de 19 ans. Quelques secondes plus tard, la ligne est franchie. Et avec elle, une impression nette : quelque chose vient de basculer dans le cyclisme français.
2’43. C’est le temps qu’il aura fallu au jeune coureur pour gravir le Mur de Huy. Une performance exceptionnelle comparée aux 2’55 de Tadej Pogacar sur le même effort, un an plus tôt. C’est du jamais vu dans l’histoire du circuit professionnel.
« Son début de saison est phénoménal, extraordinaire, on ne trouve même pas les mots » confie Julien Jurdie, l’un de ses directeurs sportifs à Décathlon CMA CGM. « C’est le Wemby du vélo » déclare même l’un des commentateurs d’Eurosport.

Mais au-delà du chrono et des comparaisons avec les plus grands cyclistes, Paul Seixas incarne un profil unique, qui s’impose désormais dans les hautes sphères du peloton. À seulement 19 ans, le Lyonnais ne se contente plus d’une dixième place : il veut se mesurer aux cadors et apprendre à grandir à son rythme lors des plus prestigieux rendez-vous du WorldTour.
Dans le sillage des sportifs de famille
Dans son entourage professionnel et familial, on parle d’un coureur difficile à classer, tant sa polyvalence est une force. Ni pur grimpeur ni simple puncheur, Seixas avance avec une aisance physique et mentale rare à cet âge. Là où beaucoup subissent les difficultés des courses du WorldTour, lui sait déjà imposer des séquences, comme si l’effort sportif était inscrit dans son ADN.
Son histoire n’est pas anodine : Paul Seixas grandit dans un environnement familial de sportifs aguerris. Ses parents, Emmanuel et Emmanuelle Seixas, sont tous deux karatékas. Son père est d’ailleurs vice-champion de France de la discipline, mais c’est son grand-père paternel, originaire de la vallée de l’Arve en Haute-Savoie, qui l’initie au cyclisme lors d’étés passés à regarder le Tour de France à la télévision. Il monte sur un vélo pour la première fois à huit ans, au club Lyon Sprint Évolution.
La construction d’un prodige
Enfant, Paul Seixas ne rechigne pas à la tâche. Investi, il s’entraîne avec envie et progresse au sein du club rhodanien de ses neuf à quatorze ans. Il enchaîne les victoires dans ses catégories, puis déménage à Anse en 2021 et rejoint le Vélo Club Villefranche Beaujolais, à Villefranche-sur-Saône, où sa carrière prend une toute autre dimension.
Entre 2021 et 2024, Paul Seixas s’impose comme l’un des grands espoirs du cyclisme international. Il enchaîne les victoires prometteuses, avec notamment un titre de champion du monde juniors du contre-la-montre en 2024, une troisième place aux championnats d’Europe juniors sur route, une victoire sur la Classique des Alpes Juniors et un succès sur la Classic Région Sud U19. Il remporte aussi le Giro della Lunigiana et le Tour du Pays de Vaud chez les juniors. Paul Seixas commence déjà à bousculer les standards de sa catégorie.

Le 18 septembre 2024, son destin bascule dans le monde professionnel. L’équipe Décathlon–AG2R La Mondiale annonce son passage chez les pros à seulement 17 ans, sans passer par la filière développement. Selon des informations de L’Équipe, Paul Seixas aurait été sollicité par toutes les meilleures équipes.
Ce qui rend son parcours d’autant plus atypique, c’est que malgré ces résultats plus qu’encourageants, le jeune homme poursuit en parallèle des études à emlyon business school, où il suit le programme “Talent” du Bachelor in Business Administration, histoire d’assurer ses arrières.
Brûler les étapes
Comme tous les grands espoirs du sport français, c’est dans les grands rendez-vous qu’ils révèlent le plus de panache. Kylian Mbappé, Victor Wembanyama, Félix Lebrun, Teddy Riner, Léon Marchand, Laure Manaudou : tous ont brillé très jeunes, chacun redéfinissant, dans sa discipline, les frontières de la précocité.
Dans le cyclisme, la maturité s’acquiert généralement dans le temps long, au fil des kilomètres. Pourtant, pour Paul Seixas, son âge n’est ni une faiblesse ni un handicap face à l’expérience des autres coureurs. Après son exploit à la Flèche Wallonne, il s’est exprimé en conférence de presse, assumant pleinement son statut sur le WorldTour :
« Je me concentre sur ce que j’ai à faire, je suis leader de l’équipe et peu importe mon âge. Si j’arrive sur une course, c’est pour essayer de la gagner. Aujourd’hui, j’avais les capacités de la gagner, et je l’ai fait. »
Une ambition presque audacieuse, qu’il ne dissimule pas malgré son jeune âge. Ses premiers pas chez les professionnels sont à la hauteur de son palmarès chez les jeunes : il signe son premier grand podium professionnel à 18 ans sur Paris-Camembert, en avril 2025, seulement deux mois après son arrivée dans la cour des grands. Il y prend la deuxième place.
L’année du déclic
2026 est l’année où Paul Seixas se révèle aux yeux du monde. Il affole les compteurs, titille les légendes de ce sport, et bascule dans les favoris du peloton. Il lance sa saison sur les routes du Tour d’Algarve, et dès le deuxième jour, au sommet de l’Alto da Foia, il décroche son premier succès professionnel, devant l’Espagnol Juan Ayuso.
« Le premier objectif [de la saison] est déjà atteint : gagner une course. Donc c’est génial », savoure le Français à l’arrivée, de quoi poursuivre la saison sans pression du résultat.
Fin février, Paul Seixas remporte la Faun-Ardèche Classic, après un raid de plus de 40 kilomètres seul avec son guidon. Quelques jours plus tard, il poursuit son numéro sur les Strade Bianche, en décrochant la deuxième place derrière Tadej Pogacar, qu’il considère comme l’un des plus grands cyclistes de tous les temps. L’engouement en France est total. Paul Seixas est alors le seul à avoir, un temps, rivalisé avec le Slovène dans la montée du Monte Sante Marie. Le Lyonnais n’a que 19 ans et est déjà présenté comme le successeur de Bernard Hinault sur le Tour de France.

Début avril, Paul Seixas est sacré sur le Tour du Pays basque. Triple vainqueur d’étapes à Bilbao, Astitz et Eibar, il devient le premier Français lauréat d’une course par étapes WorldTour depuis Christophe Moreau lors du Critérium du Dauphiné 2007, établissant au passage un record de précocité sur l’épreuve (19 ans et 6 mois). Il réalise même un carton plein en remportant les classements de meilleur grimpeur, meilleur sprinteur et meilleur jeune. Le jeune homme n’est plus un simple prodige : il a désormais prouvé qu’il pouvait concrétiser son talent sur une course WorldTour d’une semaine.
La ligne de crête
Reste désormais à savoir jusqu’où et à quelle vitesse Paul Seixas choisira d’aller. Dès dimanche 26 avril, le Lyonnais sera au départ de Liège-Bastogne-Liège, monument du calendrier où il se mesurera une nouvelle fois aux références du peloton, de Tadej Pogacar à Remco Evenepoel, en passant par Mathieu van der Poel. Une étape de plus dans une ascension fulgurante, avant de trancher la question d’une éventuelle participation au Tour de France.
Car si le talent ne fait déjà plus débat, le tempo de sa progression, lui, interroge encore. Sur l’antenne d’Europe 1, dans l’émission Pascal Praud et vous, Bernard Hinault appelait à la prudence :
« Je pense qu’il vaudrait mieux aller faire une fois le Tour d’Italie ou celui d’Espagne pour voir s’il peut tenir les 21 jours de course. C’est un très bon coureur, mais est-ce qu’on ne va pas lui couper les ailes si on lui fait faire trop de choses en même temps ? »
Entre promesse et gestion du temps long, Paul Seixas avance déjà sur une ligne de crête — celle des très grands, où chaque choix compte autant que les victoires.