« Paul a déjà 23 ans dans la tête »
Sports Illustrated France : Paul Seixas a annoncé qu’il ne venait pas sur le Tour seulement pour apprendre, mais pour faire le meilleur résultat possible. Comment interprétez-vous cette ambition à seulement 19 ans ?
Vincent Barteau : Écoute, déjà tout le monde dit qu’il a 19 ans, mais il va en avoir 20 en septembre, donc on peut dire qu’il a 20 piges. Mais peu importe : c’est un gamin qui a des qualités intrinsèques hors normes. Nous, dans le milieu, on le connaît depuis ses résultats en jeunes. Le grand public peut-être moins, mais entre ce qu’il a fait aux Mondiaux et aux Championnats d’Europe l’an dernier, et son début de saison actuel, on voit que c’est un athlète hors du commun.
Il a raison d’avoir cette ambition. Aujourd’hui, quand on dit qu’il a 19 ou 20 ans, en réalité, il a déjà 23 ans dans la tête. Il a une maturité par rapport à nous quand on était jeunes qui est impressionnante. Il ne vient pas pour être en vacances ou abandonner au bout de deux semaines. Il a raison de vouloir le gagner, même si ce sera difficile cette année.
Justement, vous avez disputé votre premier Tour de France à 22 ans. Paul le découvre trois ans plus jeune. Est-ce que cela change fondamentalement la préparation ou l’approche ?
Vincent Barteau : Franchement, ça ne change pas grand-chose. Les années 80 et aujourd’hui, c’est complètement différent. Aujourd’hui, Dieu l’a bien servi : il descend bien, il va vite au sprint, il grimpe… La nature l’a vraiment gâté. Le métier est difficile, il faut un physique et un mental d’acier, et lui a déjà tout ça. Il a des qualités comme pouvaient avoir Bernard Hinault ou les grands champions actuels.
Ce n’est plus une question d’âge car on sait tellement bien préparer un athlète aujourd’hui. On programme tout. À mon époque, j’allais rouler trois heures le matin et parfois trois heures l’après-midi sans trop savoir. Maintenant, dès qu’ils rentrent, ils envoient les données à l’entraîneur qui analyse tout. Dans le peloton, tu as 200 mecs qui ont la même VO2 max, les mêmes entraînements, et puis tu as les 10 qui sont au-dessus : les Pogacar, Vingegaard, Evenepoel, Van der Poel… et maintenant Seixas.
« Il me rappelle Laurent Fignon »
Beaucoup disent qu’on risque de lui « brûler les ailes » en l’envoyant si tôt. Qu’est-ce que vous répondez à ces observateurs ?
Vincent Barteau : Lui brûler les ailes de quoi ? Il est intelligent. Entre dire « je vais faire le meilleur résultat possible » et « je pars pour gagner le Tour », il y a une différence. Il sait très bien que Pogacar ou Vingegaard lui sont supérieurs pour l’instant sur trois semaines. Mais s’il finit dans le Top 10 ou qu’il gagne une étape, c’est magnifique.
On a cette mentalité française d’attendre le successeur de Bernard Hinault depuis 1985. On a cru l’avoir avec Jean-François Bernard, avec Voeckler ou plus récemment avec Gaudu. On dit toujours « attention, il faut les préserver », mais c’est fini tout ça ! Si Seixas ne le gagne pas cette année, il le gagnera dans les prochaines années. On sait que c’est un mec qui vaut déjà entre 7 et 10 millions d’euros annuels. C’est le champion de demain.

Sportivement, à qui vous fait-il penser quand vous le voyez courir ?
Vincent Barteau : La première fois que je l’ai vu, ce qui m’est venu à la tronche, c’est Laurent Fignon. Il lui ressemble un peu, oui. C’est un mec qui fait 1,86 m, il est costaud, bien proportionné, il a de la force. Il me rappelle vraiment Laurent. J’espère juste qu’il aura une vie un peu plus longue que celle de mon pote… (Laurent Fignon est décédé en 2010 à 50 ans, ndlr). On était dans la même équipe avec Hinault et LeMond, c’était une époque de phénomènes. Et Paul, c’en est un aussi.
Note de la rédaction : Cet entretien avec Vincent Barteau est divisé en deux volets. Le second volet sera consacré aux coulisses de la vie de coureur pro et aux conseils de l’ancien champion pour durer dans le peloton.