Il y a encore quelques jours, Jakub Mensik gisait sur la terre battue du court n°6, corps bloqué, muscles tétanisés, visage marqué par l’effort. Le Tchèque venait de survivre à Mariano Navone au terme d’un deuxième tour suffocant, conclu au super tie-break du cinquième set après 4h40 de combat. Deux balles de match manquées, des crampes dans les derniers points, puis une victoire arrachée au bout de lui-même : rien, alors, ne laissait vraiment deviner qu’il serait encore là, une dizaine de jours plus tard, à la porte d’une finale de Grand Chelem.
C’est pourtant toute la singularité de son Roland-Garros. Mensik n’a pas seulement gagné des matches ; il a traversé des épreuves. Contre Navone, il a frôlé l’abandon physique. Contre Alex de Minaur, sa bête noire, il a encaissé un 6-0 initial qui ressemblait à un retour brutal de ses limites, avant de renverser le match en quatre sets. Contre Andrey Rublev, il a vu son avance de deux manches s’évaporer avant de reprendre la main dans un cinquième set maîtrisé. Puis face à Joao Fonseca, attraction du tournoi après ses victoires retentissantes contre Novak Djokovic et Casper Ruud, et visage de cette nouvelle génération, il a changé de dimension.
Cette trajectoire est d’autant plus frappante que Mensik arrivait à Paris sans certitudes. Son printemps sur terre battue avait été parasité par une infection à un orteil, puis par un virus. Avant Madrid, il n’avait pu s’exercer que quelques jours. Avant Roland-Garros, son bilan sur la surface ne prédisait rien d’un futur demi-finaliste. Mais ce tournoi a rappelé une vérité parfois oubliée : chez les très jeunes joueurs, les progrès peuvent jaillir d’un match, d’une douleur surmontée, d’un moment de bascule.
De la survie au dernier carré
À 20 ans, Mensik est encore en construction. Son corps, malgré son gabarit impressionnant d’1,96 m, reste celui d’un joueur qui apprend à supporter la durée, l’intensité et la répétition des combats en cinq sets. Son entraîneur Tomas Josefus le rappelle volontiers : le Tchèque est en phase de développement physique. Mais Roland-Garros a montré qu’il possédait déjà une ressource essentielle au plus haut niveau : la capacité à apprendre vite.
L’an passé, à Paris, il avait mené deux sets à zéro contre Henrique Rocha avant de s’effondrer. Cette année, face à Rublev, dans une configuration dangereusement similaire, il a su éviter le piège. Contre De Minaur, qu’il n’avait jamais battu et qu’il n’avait même jamais breaké en cinq confrontations, il a trouvé une solution après un premier set catastrophique. Contre Fonseca, il a tenu malgré six balles de match non converties avant de conclure à la septième. À chaque fois, Mensik a donné l’impression d’encaisser, d’analyser, puis de repartir.
Cette maturité contraste avec la relative discrétion qui l’entoure. Parmi les visages incarnant cette nouvelle génération, le Tchèque figure dans l’ombre par rapport à la lumière qui a éclairé Joao Fonseca, Arthur Fils, Rafael Jodar ou encore Moïse Kouamé. Mensik avance avec moins de bruit. Il n’a pas l’aura solaire du Brésilien, ni la charge émotionnelle que peut générer un espoir français à Paris. Mais il est, sportivement, l’un des plus avancés de cette génération. Vainqueur du Masters 1000 de Miami en 2025 contre Novak Djokovic, titré ensuite à Auckland, déjà installé dans le top 30, il possédait avant même ce Roland-Garros un CV supérieur à beaucoup de ses comparses.
Plus jeune, Novak Djokovic l’avait invité à s’entraîner à Belgrade alors que Mensik n’avait que 16 ans et évoluait encore chez les juniors. Depuis, le Tchèque a gardé de cette expérience une forme de repère. À Miami, il avait battu son idole en finale et écrit sur la caméra : « The first of many ». Le premier d’une longue série. Depuis, son ascension avait semblé ralentir, freinée par les pépins physiques et l’apprentissage du très haut niveau. Paris lui offre aujourd’hui la grande confirmation que Miami appelait.
La puissance, la main et l’audace
Ce qui frappe chez Mensik, c’est l’alliance de qualités que l’on oppose souvent. Il a la puissance d’un grand serveur, mais pas seulement. Il frappe fort, sert très bien, retourne profond, mais sait aussi avancer, amortir, volleyer, varier. Face à Fonseca, son jeu a pris une dimension presque totale : onze aces, des retours agressifs, une gestion froide des points importants et une capacité à étouffer la puissance adverse sans reculer.
Son entraîneur insiste sur un principe simple : sur terre battue aussi, l’agression paie. Là où beaucoup restent prisonniers de l’idée que l’ocre impose la patience depuis le fond, Mensik cherche à voler du temps. Il avance dans le court, absorbe la vitesse, suit au filet, ose le service-volée. Cette approche, travaillée avec les données, repose sur une conviction : du fond, les échanges se rapprochent souvent du pile ou face ; en avançant, le pourcentage de réussite grimpe. Encore faut-il posséder les armes pour le faire. Mensik les a.
Son déplacement surprend autant que sa frappe. Pour un joueur de près de deux mètres, il couvre le terrain avec une aisance rare, notamment vers l’avant. C’est peut-être là que se trouve la clé de son potentiel : il n’est pas seulement un grand serveur moderne, mais un grand gabarit capable de défendre, de jaillir, de changer de registre. Sa main au filet, son intelligence tactique et sa gestion émotionnelle donnent à son tennis une densité nouvelle.
Reste désormais le défi Alexander Zverev, finaliste à Roland-Garros en 2024 et référence physique sur la surface. Mensik l’a déjà accroché à Madrid cette saison, malgré une préparation perturbée. Cette fois, il arrive lancé, durci par ses cinq combats parisiens, fort d’une confiance construite dans la difficulté. Il ne sera pas favori, mais il semble inébranlable.
Qu’importe le résultat de cette demi-finale, Roland-Garros 2026 aura déjà marqué un tournant. Mensik y est entré comme un jeune talent en quête de constance et de confirmation ; il en sortira comme un candidat crédible aux grands titres. Il a survécu, appris, dominé, varié et a montré qu’il pouvait frapper fort et avoir un toucher doux. Et surtout, le Tchèque a rappelé qu’au milieu du bruit qui court au sein de la nouvelle génération, le plus bruyant en compétition est souvent le plus silencieux sur le court.