La force de l’image, d’abord. Une dernière touche victorieuse. Elle soulève son masque. Les mains sur le visage, elle ne semble pas y croire. Elle cherche du regard, dans la foule qui hurle son bonheur, la confirmation qu’elle est championne olympique à Paris, ce 29 juillet 2024. Elle réalise puis pleure de joie et s’agenouille. Le public est en transe. Manon se relève, enlace son adversaire et amie, Sara Balzer. Elle se retourne.
Lui a bravé le protocole et s’avance, bras écartés. Manon pleure en souriant, émue et certainement surprise. Il s’agenouille à son tour et elle se jette dans ses bras. Boladé, le mari de Manon, sabreur lui aussi et en tenue, serre très fort son épouse en or. Puis la porte sur son épaule et court sur la piste, sous les hurlements d’un Grand Palais en délire. Un couple aux anges couvé par huit millions de spectateurs. Un moment de grâce dans ces JO où la France a brillé, partout.
Elle s’entraîne jusqu’à la semaine de l’accouchement !
« Nous avons donné l’image d’un couple amoureux qui se transmet de la force. Moi qui, petite, rêvais au prince charmant et au grand amour, comme toutes celles de mon âge… Je croise encore des gens qui, quand ils me reconnaissent, disent s’en souvenir et je les sens émus. Ils me remercient », sourit Manon Apithy.
Évidemment qu’il les verra, plus tard, ces images de ses parents qui ont marqué l’histoire du sport français. Orisha est né en juin 2025, il y a un an. La plus belle des médailles. Manon a accouché d’un petit garçon, mais le feu brûle toujours pour l’escrime et la compétition. Elle a besoin de cette adrénaline qui a fait d’elle, notamment, une championne olympique.
D’ailleurs, elle n’a pas arrêté longtemps. Elle a continué à s’entraîner, enceinte, jusqu’à la semaine même de l’accouchement ! Et repris le sabre cinq semaines après… En réajustant sa technique par rapport aux changements de son corps. « J’ai pris un peu de hanches. Et j’ai dû retrouver des appuis différents car, pendant que je m’entraînais avec mon gros ventre, j’ai compensé différemment avec mes pieds. »
Aujourd’hui, la passionnée tente de ne rien changer. Être la championne « d’avant », même si tout va plus vite avec Orisha. « Je vis à cent à l’heure. Parfois, quand j’arrive à l’entraînement, j’ai l’impression de commencer une deuxième journée… Mais pas une minute je ne regrette . Tout est question d’organisation. Et pourtant, je n’étais pas très organisée avant ! J’ai appris. » Une seule fois, Manon a eu un « raté ». Concernant les couches. La nounou l’a appelée quelques minutes avant un assaut ! Elle a géré à distance, puis… gagné.
« Pas une minute je ne regrette. Tout est question d’organisation. »
Manon Apithy prouve, à son tour, que le plus haut niveau reste accessible après une grossesse. Il faut juste bien se caler par rapport au calendrier… « On ne tombe pas enceinte par hasard dans mon boulot. Il faut planifier, penser au calendrier, aux compétitions, aux qualifications. Surtout, ne pas tomber enceinte une année olympique ! » Médaille ou pas à Paris, elle avait prévu de faire cet enfant juste après. L’occasion, en même temps, de prendre du recul suite à trois années préolympiques épuisantes, surtout mentalement. Lâcher un peu prise pour un autre « défi ».

Boladé, mari, père de leur fils… et entraîneur
À l’automne, Manon fait une fausse couche. Elle le révélera publiquement quelques mois plus tard.
« Je ne l’ai pas vécue comme un drame car elle s’est produite au bout d’une dizaine de jours. Autour de moi, plusieurs personnes m’ont dit qu’elles connaissaient des femmes à qui c’était arrivé. Et donc que c’est assez fréquent. Je me suis dit : “Pourquoi cela ne se sait pas ?” Et j’espère, en racontant publiquement ma propre fausse couche, rassurer celles qui culpabiliseraient. Ces femmes n’ont pas un problème. Simplement, cela arrive… »
Manon et son mari Boladé recommencent. Et tout se passe magnifiquement bien. Il reste une incertitude. Reviendra-t-elle au niveau ? Elle a pris un nouvel entraîneur. Qui la connaît bien puisqu’il s’agit de… Boladé, son mari et père de son enfant ! « Oui, on se complique la vie. Mais c’est un nouveau challenge car notre couple est fort. Alors on essaye d’aller ensemble encore plus loin pour gagner d’autres titres. » L’entraîneur est-il exigeant avec la maman quand elle a mal dormi parce que le bébé a pleuré et qu’il est bien placé pour le savoir ? « Il est plus dur que les autres entraîneurs. Parce qu’il sait ce dont je suis capable. Il me dit les choses. »
« En étant épanouie parce que maman, heureuse d’être là, transcendée par le public et avec l’escrime que j’ai en moi, une alchimie s’est créée et j’ai gagné. »
Championne de France six mois après l’accouchement
Le doute sur sa capacité à retrouver son niveau est vite effacé.
« J’ai senti que je redevenais une athlète en retournant à la salle d’entraînement. Car je refaisais quelque chose pour moi. Ma préparatrice physique m’a fait reprendre le travail spécif ique des appuis, notamment. Cela faisait longtemps. J’étais super excitée car cela voulait dire que c’était reparti ! »
Le goût de la gagne revient vite. Six mois après l’accouchement, en décembre 2025, elle est championne de France. Même si elle n’a pas rangé le sabre bien longtemps, elle n’y croyait pas. Parce que le corps a un peu changé, forcément, d’autant qu’elle a allaité. Et pas toujours bien dormi. Parce qu’il fallait également retrouver les automatismes et la concentration d’une compétition pas au rabais, tant le niveau français est élevé.
« Mes cuisses ne tiennent pas », disait-elle quelques jours plus tôt. Elles ont finalement tenu. Et pas que les cuisses. Le reste aussi : la tête, la technique, l’envie. « En étant épanouie parce que maman, heureuse d’être là, transcendée par le public et avec l’escrime que j’ai en moi, une alchimie s’est créée et j’ai gagné. » Puis cela s’enchaîne. Après les championnats d’Europe mi-juin, objectif monde. Manon Apithy n’y a jamais « performé ». Les championnats du monde ont lieu en juillet à Hong Kong. Et bien qu’elle soit désormais maman, elle a toujours faim de titres et envie de boucler la boucle : ce titre est une obsession.

À Hong Kong avec Orisha et la nounou
« Il me manque le titre de championne du monde en individuel et celui de championne olympique par équipe. Laura Flessel à l’épée ou Clarisse Agbegnenou en judo sont devenues championnes du monde après avoir eu un enfant. Ce n’est ni tabou, ni impossible. »
Et Orisha, enfant globe-trotter, va découvrir un nouveau pays ! À tout juste 1 an, il connaît déjà Salt Lake City, l’Algérie, le Japon et… Orléans. Et bientôt Hong Kong, car Manon et Boladé ont décidé de l’emmener sur les compétitions, avec sa nounou.
« Si je fais un podium aux championnats du monde, un an après mon accouchement, cela défiera un peu la logique. Mais j’y vais pour gagner grâce à l’énergie supplémentaire que m’apporte mon fils. D’autant qu’en l’emmenant partout, je lui impose mon rythme de vie. Donc je me dois de me battre pour lui et qu’il sache, quand il sera en âge de comprendre, qu’il n’a pas fait ces sacrifices pour rien. »
Retrouvez l’intégralité de cet article dans le premier numéro de Sports Illustrated France, actuellement disponible en kiosque.