Yann Delaigue fait partie de ces anciens sportifs de haut niveau dont la passion a su se réinventer loin de l’adrénaline des grands soirs de championnat ou de Coupe d’Europe. Demi d’ouverture passé par Vienne, Toulon, Toulouse et Castres, l’ancien international français a connu les plus grandes émotions des terrains.
Champion de France avec Toulon en 1992, puis avec le Stade Toulousain en 1999 et 2001, vainqueur de la Coupe d’Europe en 2003 avec le club rouge et noir, il a choisi, après sa carrière, la voie de l’entrepreneuriat plutôt que celle du coaching. Une reconversion à la croisée des chemins entre volonté de se rapprocher de ses proches et désir de continuer à faire vivre le rugby autrement.
« Je me nourris de ce que j’ai vécu dans le vestiaire »
Sports Illustrated France : Quand vous mettez un terme à votre carrière professionnelle en 2007, comment construisez-vous votre deuxième vie dans le sport ?
Yann Delaigue : En fait, je l’avais un petit peu anticipée. Quand j’étais encore au Stade Toulousain (1997-2004), avant d’arrêter ma carrière, j’avais commencé à monter ma structure, ma société. Au départ, c’était plutôt une coquille vide pour faire des hospitalités autour des matchs de rugby. Puis de fil en aiguille, on m’a proposé de créer un événement.

J’ai commencé à en faire un premier, ça m’a plu et j’ai enchaîné. Effectivement, je ne faisais qu’un seul événement dans l’année parce que je n’avais pas beaucoup de temps, j’étais au rugby et j’y consacrais 99 % de mon énergie. Mais ça m’a mis le pied à l’étrier. J’ai commencé à faire mes événements pendant que je finissais ma carrière, alors que je jouais encore. Ça m’a permis de me lancer dans le grand bain dès 2007.
En passant du statut de joueur à celui d’organisateur, qu’avez-vous découvert de l’envers du décor que vous ignoriez jusqu’alors ?
Pas grand-chose, parce que j’avais quand même un œil attentif sur les événements auxquels nous étions tout le temps invités. J’ai d’abord appris un peu tout seul. Ensuite, quand j’ai arrêté ma carrière, je me suis associé à quelqu’un qui avait l’habitude d’organiser des événements, donc j’ai appris pas mal de choses.
Un peu plus tard encore, je me suis formé : j’ai fait un Executive MBA pour en savoir davantage. Pas forcément dans l’événementiel, d’ailleurs, mais dans la vie professionnelle en tant que chef d’entreprise, pour pouvoir gérer ma société du mieux possible. J’ai fait toutes ces démarches-là : d’abord par moi-même, puis grâce aux contacts que j’ai eus, et enfin via une formation pour faire mon éducation professionnelle.
Avec le recul, y a-t-il des compétences acquises sur les terrains qui vous servent encore aujourd’hui en tant que manager ?
Des compétences oui, certainement, mais surtout, cela a été très enrichissant pour mon rôle de manager. Je me nourris énormément de ce que j’ai rencontré dans le vestiaire, de la façon dont j’ai vécu… Cet esprit collectif, cet esprit de créer un événement ensemble avec des collaborateurs, avec des prestataires, et d’être sur un même bateau pour vivre ces aventures en commun.

J’ai toujours eu un associé avec moi. Je suis incapable de faire quelque chose tout seul parce que j’ai besoin de partager les victoires et les défaites. Je me sers évidemment de mon éducation au rugby et de toute ma carrière dans mon travail au quotidien. Pour moi, le rugby, ce n’est même pas un sport, c’est une façon de vivre.
« C’est en troisième mi-temps que tout a commencé »
Pensez-vous que cela aide les joueurs de savoir qu’à la direction du WateRugby, il y a un ancien de leur rang ?
Je ne suis pas sûr. Je pense que les joueurs viennent surtout chercher un moment de plaisir et de bonheur. Évidemment, le fait que je sois du sérail les met davantage en confiance. Pour la plupart, ils me connaissent très bien. On a joué avec ou contre. Pour d’autres, ils me connaissent un peu moins mais ils ont cette culture rugby.
Même s’ils sont plus jeunes et qu’on ne s’est pas croisés sur le terrain, ils savent qui je suis et les valeurs que j’ai. Ça peut les rassurer, mais la motivation première des joueurs, c’est de venir passer un bon moment entre copains. Trop rares sont les occasions – il n’y en a même quasiment pas – de se retrouver toutes générations confondues autour d’une passion et de valeurs communes.
Avant le rugby sur l’eau, vous avez exploré d’autres terrains, notamment la neige avec le Tournoi des 6 Stations. Comment est née cette idée folle du WateRugby ?
En fait, ça a même démarré plus tôt avec des Beach Rugby organisés à Sainte-Maxime, puis à Bercy, avant d’inventer le rugby sur la neige, puis sur l’eau. C’est toujours une histoire d’hommes. C’est en troisième mi-temps qu’on s’est dit qu’il fallait jouer l’été. Le Beach Rugby existait déjà, il fallait trouver une idée nouvelle, et on a pensé à l’eau. C’est lors d’un voyage en famille en Thaïlande que j’ai aperçu une petite plateforme avec une cage de foot dessus. Je me suis dit : « Bien sûr, c’est comme ça qu’il faut faire ! »

Les deux premières années étaient itinérantes, avec une tournée dans les ports entre Montpellier et Perpignan. Mais la logistique dépendait fortement d’un bateau remorqueur pour déplacer la plateforme la nuit. La deuxième année a été particulièrement complexe, avec une organisation parfois difficile à stabiliser et une grande part d’incertitude sur les déplacements d’un jour à l’autre. Le manque de fiabilité du dispositif rendait le projet risqué et difficile à sécuriser, notamment vis-à-vis des partenaires financiers. J’ai donc pris la décision de me poser dans une grande ville. Quoi de mieux que Toulouse, capitale du rugby, très dynamique économiquement ? Le public est au rendez-vous, c’est génial, même si l’événement tend à se développer ailleurs.
« Le seul événement qui fait jouer tous les rugbys »
Au-delà du spectacle et des plongeons, quelle vision du rugby cherchez-vous à transmettre ?
Ce n’est pas une vision particulière, c’est la promotion du rugby à travers toutes les couches de la population. À la fois pour les fans, puisque c’est un spectacle entièrement gratuit – on a fait plus de 40 000 personnes sur quatre jours l’année dernière, c’est énorme – mais aussi parce que c’est le seul événement qui fait jouer tous les rugbys. On a des initiations pour les enfants encadrées par les internationaux, un tournoi étudiant le jeudi, un tournoi des entreprises le vendredi, et le week-end est dédié aux amateurs. On fait aussi du rugby fauteuil pour le côté RSE et insertion, et la nouveauté de cette année, c’est le cécirugby pour les non-voyants. C’est mixte, filles et garçons. Je ne loupe aucun rugby.

Ce que je prône par-dessus tout, c’est un rugby respectueux et festif. Les joueurs viennent pour gagner, mais je veux des sourires partout pendant quatre jours. Le rugby, c’est cette convivialité et ce respect des autres.
Cette transmission intergénérationnelle semble être le cœur battant de l’événement…
Ça fait partie des valeurs de ce sport et c’est ce que j’adore. Le rugbyman n’est pas inaccessible, il a une vraie proximité avec les fans. C’est un plaisir de voir tous ces internationaux – j’en aurai plus de 60 cette année, sans compter une quinzaine de féminines.
Je me régale de voir ce côté intergénérationnel, même entre eux. Des anciens de 60 ans partagent le verre de l’amitié avec des gars de 35 ans qui ont arrêté l’année dernière, comme Brice Dulin. Ils rigolent, se rappellent des souvenirs. Le public est à leur contact direct, des enfants aux adultes. C’est le secret du succès de l’événement.
« Quand on n’avance pas, on recule »
Quelle a été la plus grande difficulté lors du lancement ?
On pourrait penser à l’adhésion des internationaux, mais pas du tout, ils ont confiance en moi. Je me souviens de Marc Lièvremont, quand j’ai inventé le rugby sur la neige, il m’a dit : « Je te suis parce que c’est toi, mais c’est quoi cette idée de fou encore ? ».
La vraie difficulté, là où je passe le plus de temps, c’est de trouver le financement. C’est un événement qui coûte cher, la conjoncture est difficile, il faut convaincre les partenaires de nous soutenir. La difficulté réside ici.

À ce sujet, vous vous êtes associés sur le long terme avec Eden Park pour le naming. C’est un choix affectif et stratégique ?
Exactement. C’est une marque incroyable, qui a des origines profondément ancrées dans le rugby. Je jouais avec Franck Mesnel en équipe de France au début de ma carrière, il y a donc un rapport très affectif. La marque va fêter ses 40 ans l’année prochaine. Eden Park, c’est l’histoire du Racing des années 1987-1990, le Showbizz, le nœud papillon iconique que tous les mecs de 18 ans voulaient porter. Surtout, elle respecte nos valeurs : une certaine rigueur pour faire un bel événement, sans se prendre au sérieux. C’est exactement ce que la marque véhicule.
En tant qu’ancien athlète de haut niveau, ressentez-vous la même pression avant la livraison d’un événement qu’avant un grand match ?
Bien sûr ! Je peux vous dire que je dors moins bien depuis quelques semaines. Il y a la pression de la réussite. En événementiel, on essaie de maîtriser le maximum de paramètres, de ne rien oublier. Cela provoque du stress et de la tension, mais quand on a été sportif de haut niveau, on y est habitué. Ce qui est le plus angoissant, c’est ce qu’on ne maîtrise pas : la météo. Pour un événement en extérieur, la qualité peut complètement changer en fonction du temps. C’est un vrai enjeu, mais je ne serai fixé que le lendemain de l’événement.
Stagner ne fait pas partie de votre ADN. Comment imaginez-vous le WateRugby d’ici cinq ans ?
Quand on n’avance pas, on recule. On essaie toujours de faire mieux, de surprendre. L’année dernière, on est passés d’une à deux plateformes, doublant le nombre de participants. Cette année, on thématise l’événement autour des années 80 et on agrandit la zone VIP. C’est ce mental de compétiteur qui fait qu’il ne faut jamais s’endormir sur ses lauriers.
D’ici cinq ans… J’aimerais que, dès l’année prochaine, il y ait au moins quatre étapes et que le concept se développe ailleurs aussi bien qu’à Toulouse. L’objectif à court terme, c’est d’en faire une véritable tournée, et pourquoi pas un mini-championnat.

La huitième édition du Eden Park WateRugby se tiendra du 2 au 5 juillet 2026 au Port de la Daurade, sur les rives de la Garonne, à Toulouse.