Les All Blacks victimes de leur propre vivier : pourquoi les talents néo-zélandais s’exilent

Face à l’attractivité sportive et financière des championnats français et japonais, la Nouvelle-Zélande peine à retenir ses joueurs face à l’exode. Les offres lucratives venues d’Europe, et notamment de France et du Japon, continuent d’accentuer la crise du rugby de la fougère argentée.
8 septembre 2023 : Dalton Papali’i de la Nouvelle-Zélande est plaqué par Gaël Fickou de la France lors du match de poule A de la Coupe du monde de rugby 2023 entre la France et la Nouvelle-Zélande au Stade de France à Paris, en France. Photo de Harry Murphy / Sportsfile – Photo via Icon Sport

Cela fait déjà plusieurs années que le rugby néo-zélandais traverse une période d’instabilité, mais celle-ci s’est récemment accentuée avec le départ de plusieurs cadres vers d’autres championnats. Les All Blacks demeurent une référence mondiale du ballon ovale, forts de leurs trois titres de champions du monde, mais les départs vers la France et le Japon se sont multipliés au fil des saisons. La principale raison : un système salarial devenu moins compétitif face à la concurrence étrangère.

À l’issue de la saison de Super Rugby, Riley Higgins quittera ainsi le pays du long nuage blanc pour rejoindre Édimbourg, tandis qu’Hoskins Sotutu serait actuellement proche d’un départ vers l’Italie, pour ne citer que ces deux exemples.

Le rugby néo-zélandais face à ses pertes abyssales

Sur le plan financier, la Nouvelle-Zélande est devenue le petit poucet du rugby mondial, incapable de rivaliser économiquement avec les championnats européens et japonais. Le bilan financier de 2024 est alarmant et pousse à une profonde remise en question. Selon le New Zealand Herald, la fédération a enregistré en 2025 des pertes de 7,5 millions de dollars néo-zélandais (environ 4,1 millions d’euros), après 19,5 millions (10,6 millions d’euros) en 2024 et près de 47 millions (25,5 millions d’euros) en 2023. Cela représente des pertes cumulées de près de 41 millions d’euros sur trois saisons.

Du côté des dirigeants, la panique ne semble toutefois pas s’installer. Ces derniers assurent avoir la situation « sous contrôle ». Malgré cela, les franchises de Super Rugby apparaissent de plus en plus fragilisées, tant sur le plan de l’attractivité que sur celui de la compétitivité.

Le plafond salarial, symbole d’un modèle en crise

Dans ce contexte de crise financière, la question des salaires est sur toutes les lèvres. Pourtant, le modèle très strict imposé par la fédération néo-zélandaise en matière de contrats empêche toute réelle flexibilité de la part des franchises. En Super Rugby, seuls 190 contrats professionnels à temps plein sont disponibles. De plus, chaque province est soumise à un plafond salarial de 4,5 millions de dollars néo-zélandais, soit environ 2,3 millions d’euros, pour un effectif de 38 joueurs.

Le salaire minimum d’un joueur évoluant dans le championnat s’élève à environ 75 000 dollars néo-zélandais par an (près de 38 000 euros), tandis que le plafond standard atteint 195 000 dollars néo-zélandais annuels, soit un peu moins de 100 000 euros.

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Illustration du drapeau de d’en-but du Top 14 lors du match de Top 14 entre le Racing 92 et l’Union Bordeaux-Bègles à la Paris La Défense Arena, le 28 novembre 2021 à Nanterre, en France. (Photo : Hugo Pfeiffer / Icon Sport)

Le calcul est donc rapidement fait pour les joueurs. À titre de comparaison, le salaire moyen d’un joueur de Top 14 en 2026 est estimé à 194 000 euros brut par an si l’on prend en compte l’ensemble des effectifs des clubs. En ne considérant que les joueurs professionnels confirmés, cette moyenne grimperait à près de 260 000 euros brut annuels, selon Rugby Transferts. Convertis en dollars néo-zélandais, ces montants représentent environ 387 000 à 513 000 dollars.

Pour une quarantaine de joueurs considérés comme les meilleurs du pays, la NZRU dispose toutefois d’une enveloppe budgétaire complémentaire. Ce système crée d’importantes disparités salariales entre les All Blacks, pouvant parfois générer des tensions au sein des vestiaires. Certains internationaux perçoivent ainsi jusqu’à un million de dollars néo-zélandais par an, soit plus de 500 000 euros.

Ce fonctionnement fragilise également plusieurs franchises, notamment les Crusaders, treize fois vainqueurs du Super Rugby et tenants du titre en 2025.

France et Japon, l’eldorado qui siphonne la Nouvelle-Zélande

Parmi les heureux bénéficiaires de cette crise interne en Nouvelle-Zélande, la France et le Japon se démarquent. Pour des joueurs arrivant à maturité, le Top 14 apparaît comme une destination privilégiée, en raison de ses salaires élevés et de ses infrastructures sportives dernier cri. Il existe en effet peu de championnats de rugby à XV offrant une telle stabilité économique au fil des années.

Sans surprise, plusieurs joueurs néo-zélandais ont fait ce choix. Dalton Papali’i (Blues) est attendu du côté du Castres Olympique, tandis que Sevu Reece (Crusaders) et Braydon Ennor (Crusaders) devraient rejoindre Perpignan, relégué en Pro D2 au terme de la saison. Etene Nanai-Seturo (Chiefs) et AJ Lam (Blues) sont annoncés en Auvergne, du côté de Clermont.

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Sevu Reece de la Nouvelle-Zélande lors du match de la Quilter Nations Series au Principality Stadium, à Cardiff. Date de la photo : samedi 22 novembre 2025.

Conscients qu’une carrière de sportif de haut niveau peut s’arrêter à tout moment, et face à des opportunités de plus en plus limitées en Nouvelle-Zélande, les joueurs néo-zélandais s’ouvrent davantage à de nouveaux horizons.

Le pays du Soleil-Levant s’impose lui aussi comme une destination de choix pour les joueurs néo-zélandais. Ce championnat s’est rapidement développé grâce, notamment, à l’arrivée de joueurs de premier plan tels que le Sud-Africain Cheslin Kolbe (Tokyo Sungoliath depuis 2023) ou encore les anciens All Blacks Richie Mo’unga (Toshiba Brave Lupus depuis 2024) et Brodie Retallick (Kobelco Kobe Steelers depuis 2023).

Devan Flanders, troisième ligne des Hurricanes et considéré comme l’un des espoirs du rugby néo-zélandais, récemment sélectionné avec les All Blacks (5 sélections), aurait fait le même choix. Il devrait s’engager pour trois saisons, et certaines rumeurs l’envoient du côté des Urayasu D-Rocks.

Le constat devient presque alarmant pour le bastion des All Blacks. Alors que la domination historique de la Nouvelle-Zélande sur le rugby international ne laissait apparaître aucune faiblesse, sa sélection comme son championnat national pourraient être lourdement pénalisés par cet exode croissant. Alors qu’il y a encore quelques années ce phénomène semblait impensable, cette rupture précoce avec certains talents locaux semble désormais presque normalisée.

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