Malgré les milliards, 94 % des clubs professionnels anglais sont dans le rouge

Doté du championnat le plus riche et le plus regardé de la planète, le football anglais affiche une santé financière moins florissante. Selon un rapport publié mardi 13 octobre par son nouveau régulateur indépendant, 94 % des 116 clubs des cinq premières divisions étaient déficitaires en 2025-2026, d’après des données mêlant comptes réalisés et prévisions. Un constat qui rappelle les faillites du rugby professionnel outre-Manche.
Richard Masters (au centre) est le directeur général de la Premier League. - Photo by Icon Sport

Neuf milliards de livres de recettes, 1,7 milliard de pertes. Voilà le paradoxe du football anglais. Derrière les stars de Premier League, un système entier vit au-dessus de ses moyens. Le rapport State of the Game, dévoilé par l’Independent Football Regulator (IFR), dresse un constat alarmant : des clubs riches en apparence, fragilisés par la course aux résultats et la dépendance à leurs propriétaires.

Le constat ne concerne pas seulement les équipes modestes. Les 116 clubs étudiés se répartissent entre la Premier League, le Championship, les League One et Two ainsi que la National League, soit les cinq premières divisions. Parmi eux, 94 % sont déficitaires. En Premier League, la perte moyenne avant impôt est passée de 20 millions de livres en 2021-2022 à 44 millions en 2025-2026. Dans l’antichambre de l’élite, elle atteint 22 millions par club, soit près de 59 % des recettes.

Une richesse mal répartie

Le problème n’est pas l’absence d’argent. Depuis la création de la Premier League en 1992, les revenus moyens de ses clubs ont été multipliés par plus de trente. Mais les recettes se concentrent tout en haut : l’élite capte plus de 80 % des revenus des cinq premières divisions et, à l’intérieur même de ce cercle privilégié, les six plus grosses écuries génèrent 56 % du chiffre d’affaires.

Dans le même temps, la facture explose. Entre 2021-2022 et 2025-2026, les dépenses salariales moyennes des joueurs ont augmenté de 33 % en Premier League, de 71 % en League One et de 63 % en League Two. Six clubs consacrent même davantage que l’intégralité de leurs revenus à la rémunération de leur effectif. L’amortissement annuel des indemnités de transfert a doublé en quatre ans, à 2,6 milliards de livres. Les commissions d’agents ont, elles aussi, fortement augmenté.

Plus inquiétant encore, dix-sept formations des divisions inférieures dépenseraient plus qu’elles ne gagnent même si leurs joueurs évoluaient gratuitement. L’inflation ne se limite donc pas aux salaires et au mercato : entretien des stades, déplacements, fonctionnement quotidien et financement pèsent aussi sur des budgets déjà sous tension.

La Premier League, jackpot ou mirage ?

Pour beaucoup de dirigeants, monter dans l’élite reste l’unique solution afin de transformer les comptes. Le rêve peut pourtant virer au cauchemar. Selon l’IFR, dans les cas étudiés, une promotion du Championship en Premier League a augmenté en moyenne les revenus de 376 % pour les clubs qui ne bénéficiaient pas de « parachute payments ». À l’inverse, les équipes descendues en 2024-2025 ont subi une baisse moyenne de 42 % de leurs recettes, sans pouvoir réduire leurs charges au même rythme.

Les « parachute payments », ces versements destinés à amortir la relégation, accentuent parfois le déséquilibre. Un club de Championship qui en bénéficie lors de sa première année touche cinq fois plus de distributions liées aux compétitions nationales qu’un rival qui n’y a pas droit. Les autres dépensent alors davantage pour tenter de suivre. L’accès au paradis financier encourage ainsi une surenchère qui menace tout l’étage inférieur.

Et lorsque les résultats ne suivent pas, il reste le chéquier du propriétaire. Deux tiers des clubs interrogés reconnaissent qu’ils ne pourraient tenir plus de trois mois sans nouvelle injection d’argent de leur actionnaire. Pour 29 %, la trésorerie ne permettrait pas de survivre plus de trente jours. Plus de 60 % des clubs de l’EFL et de National League présentent, sur le plan comptable, des fonds propres négatifs : leur passif dépasse la valeur comptable de leurs actifs. Une insolvabilité « technique » qui ne signifie pas faillite immédiate, mais mesure leur vulnérabilité.

Le rugby anglais, un précédent à ne pas suivre

Le football n’a pas à chercher bien loin pour sonner le signal d’alarme. Dans le rugby à XV anglais, la Premiership a vu les Worcester Warriors et les Wasps, doubles champions d’Europe en 2004 et 2007, tomber en 2022, puis les London Irish en 2023. Trois clubs sortis de l’élite, des centaines d’emplois menacés et un championnat passé de treize à dix équipes. Worcester a depuis retrouvé la deuxième division, mais le choc a chamboulé le modèle économique du ballon ovale.

Les survivants ne sont pas tirés d’affaire. D’après une étude publiée en 2025 par le cabinet Leonard Curtis, les dix clubs de Premiership ont tous enregistré des pertes en 2023-2024, pour un déficit cumulé de 34 millions de livres. C’était la troisième saison consécutive sans un seul club bénéficiaire. La mécanique est similaire à celle du football : inflation des coûts, recettes insuffisantes et dépendance à des mécènes qui ne peuvent être considérés comme une garantie éternelle.

Le rugby a fini par changer ses règles. Depuis la saison 2026-2027, la promotion et la relégation automatiques entre les deux premiers niveaux ont été abandonnées au profit d’un modèle proche des franchises, avec admission des nouveaux venus sur dossier. L’objectif est de rassurer les investisseurs et de donner davantage de visibilité aux clubs. Mais ce système conditionne l’ascension à des critères qui dépassent les seuls résultats sportifs. Pour le football anglais, dont le système de promotion et de relégation reste central, la comparaison vaut surtout comme signal d’alarme sur les risques d’un modèle économique fragile.

Un régulateur face à l’urgence

Créé dans le sillage de la loi sur la gouvernance du football adoptée en 2025, l’IFR veut éviter que le ballon rond ne connaisse à son tour une série d’effondrements. Son plan en six points appelle à mieux encadrer les risques financiers, à constituer des réserves de trésorerie et à préparer le retrait éventuel des propriétaires. Il réclame aussi une redistribution des revenus moins déséquilibrée, sans que l’argent supplémentaire alimente une nouvelle flambée des dépenses.

La question divise encore la Premier League et l’English Football League (EFL). La première défend une solution négociée entre les instances. Selon Reuters, son offre prévoit une contribution supplémentaire de 1,8 milliard de livres sur dix ans. Le rapport, encore soumis à consultation avant une version définitive attendue début 2027, place les dirigeants devant leurs responsabilités.

Un club déficitaire n’est pas nécessairement condamné : certains disposent d’actionnaires solides, d’actifs importants ou de perspectives de croissance. Mais lorsque presque tout un championnat, et les quatre divisions situées en dessous, perdent de l’argent, le problème dépasse les erreurs individuelles. Le football anglais remplit les stades, attire les capitaux et exporte son spectacle dans le monde entier, mais à quel prix ?

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