Novak Djokovic n’avait plus quitté un tournoi du Grand Chelem au premier tour depuis plus de vingt ans. Dans la nuit du 30 au 31 août, à New York, Mariano Navone a mis fin à cette anomalie en battant le Serbe au bout de cinq sets, 7-6 (5), 5-7, 4-6, 6-2, 6-1, sur le court Arthur-Ashe. Djokovic, 39 ans, a longtemps semblé pouvoir s’en sortir à l’expérience, menant deux manches à une et prenant le service de son adversaire au début du quatrième set, avant de céder physiquement. Vomissements, crampes, haut-le-cœur, douleurs au dos et à l’épaule : le quadruple vainqueur de l’US Open (2011, 2015, 2018 et 2023) a fini à l’arrêt, laissant s’échapper, dès le premier soir, une nouvelle occasion de conquérir ce 25e titre du Grand Chelem qui lui résiste encore. Le forfait de Jannik Sinner et le retour à la compétition de Carlos Alcaraz après quatre mois d’absence semblaient pourtant lui ouvrir une fenêtre favorable.
La défaite contre Goldstein, quand Djokovic n’était pas Djokovic
Pour retrouver la trace d’une telle élimination précoce, il fallait remonter à janvier 2006. Djokovic avait 18 ans, pas encore de titre ATP, pas encore de légende attachée à son nom, pas encore cette aura d’homme imprenable dans les grands rendez-vous. À Melbourne, il s’était incliné au premier tour face à l’Américain Paul Goldstein, 6-2, 1-6, 6-3, 6-2. L’épisode n’avait alors rien d’un tremblement de terre sur la planète tennis. Djokovic était un grand espoir, 76e mondial au début du tournoi. L’année précédente, pour son premier match en Grand Chelem, il avait été balayé par Marat Safin, futur vainqueur de l’Open d’Australie 2005. En 2006, il prenait au moins un set et poursuivait sa progression.
Un monde d’avant les smartphones et les réseaux sociaux
L’époque paraît aujourd’hui presque préhistorique. En France, Jacques Chirac était président de la République, Dominique de Villepin était à Matignon et Nicolas Sarkozy préparait encore sa campagne de 2007. Aux États-Unis, Barack Obama n’était encore qu’un jeune sénateur de l’Illinois, révélé moins de deux ans plus tôt par son discours à la convention démocrate. L’iPhone n’avait pas été annoncé : Steve Jobs ne présenterait son téléphone qu’un an plus tard, le 9 janvier 2007.
Facebook, lancé en 2004, n’était pas encore ouvert au grand public. Twitter n’existait pas au moment où Djokovic quittait Melbourne et le premier tweet ne serait envoyé qu’en mars 2006. YouTube, né l’année précédente, était davantage une promesse que le géant mondial de la vidéo qu’il est devenu. Dans le sport aussi, une éternité s’est écoulée : l’Espagne n’avait jamais été championne du monde de football, Lionel Messi et Cristiano Ronaldo n’avaient encore remporté aucun Ballon d’Or, LeBron James disputait seulement sa troisième saison en NBA et Usain Bolt n’avait pas encore établi le moindre record du monde chez les seniors.
Federer au sommet, Nadal au début de sa légende
Le tennis masculin avait alors un visage : Roger Federer. Le Suisse était numéro 1 mondial et régnait sans partage sur le circuit. Seule ombre au tableau, la terre battue et Roland-Garros se refusaient au natif de Bâle. Rafael Nadal, lui, commençait à s’immiscer dans la hiérarchie du tennis mondial, mais n’avait remporté qu’un seul Grand Chelem : Roland-Garros en 2005, son unique titre majeur à ce moment-là, le premier de ses quatorze sacres parisiens et de ses vingt titres du Grand Chelem.
L’Espagnol ne disputait d’ailleurs pas cet Open d’Australie 2006, freiné par une blessure au pied. Andy Roddick, Lleyton Hewitt, David Nalbandian, Ivan Ljubicic, Nikolay Davydenko ou Marat Safin occupaient encore le haut de l’affiche. Djokovic, lui, n’était pas encore dans la conversation. Bref, le « Big Three » n’existait pas.
Melbourne et l’attraction Baghdatis
Cet Open d’Australie 2006 restera surtout celui de Marcos Baghdatis. Le Chypriote, 54e mondial et non tête de série, avait transformé Melbourne. Bandeau sur la tête, sourire large, tennis instinctif, il avait embarqué avec lui une « Greek Army » bruyante et passionnée dans les tribunes. Son parcours fut une succession d’exploits : Andy Roddick sorti en huitièmes, Ivan Ljubicic renversé en cinq sets en quarts, puis David Nalbandian battu en demi-finale après avoir perdu les deux premières manches, alors que l’Argentin semblait être la principale menace pour Federer à Melbourne après l’avoir dominé au Masters en 2005.
En finale, Baghdatis prit même le premier set à Federer et mena dans le deuxième avant de voir le Suisse mettre en marche le rouleau compresseur : 5-7, 7-5, 6-0, 6-2. Federer soulevait son septième trophée majeur ; Baghdatis, lui, gagnait une place à part dans la mémoire du tournoi.
Vingt ans plus tard, un revers historique
À l’époque, l’élimination de Djokovic face à Goldstein n’avait rien d’un séisme. Elle disait seulement qu’un adolescent talentueux avait encore du chemin à parcourir. Vingt ans plus tard, ce nouveau revers souligne le crépuscule de la carrière légendaire du Serbe. Entre Melbourne 2006 et New York 2026, Djokovic a bâti l’un des plus grands palmarès de l’histoire : 24 titres du Grand Chelem, un record de 428 semaines au sommet du classement ATP et 40 Masters 1000. Il est également le seul joueur à avoir remporté chacun des neuf Masters 1000 au moins deux fois.
C’est ce qui donne à sa sortie contre Navone une portée si particulière. Elle ramène le tennis à un temps où Djokovic pouvait encore perdre tôt sans que le monde s’arrête et ouvre désormais une question plus lourde : combien de chances lui reste-t-il pour aller chercher ce 25e titre ? Après sa défaite en finale de l’Open d’Australie contre Carlos Alcaraz en janvier et son élimination prématurée à New York, les occasions se raréfient, sans permettre pour autant d’enterrer un joueur qui a si souvent déjoué les pronostics.