Alexandra Eala fait la fierté des Philippines et s’impose comme la prochaine grande superstar du tennis

La « Eala-mania » s’est emparée du monde du tennis, et ses nombreux fans philippins s’apprêtent désormais à envahir New York à l’occasion de l’US Open.
Alexandra Eala
La Philippine Alexandra Eala salue le public à Toronto lors du tournoi WTA 1000, le 9 août 2026. Crédit photo : Icon Sport

Ils flottent au gré du vent autour des courts en contrebas. Ils habillent les tableaux d’affichage et fleurissent sur les sites internet. Les drapeaux représentent bien sûr les pays des joueurs, mais ils sont aussi devenus, aux quatre coins du monde, les symboles d’un engouement sans précédent pour le tennis professionnel international. Il y a les drapeaux tricolores de la France et de l’Italie. Le Stars and Stripes américain et l’Union Jack britannique. Le vert et l’or du Brésil. Le rouge et l’or de l’Espagne. Et les drapeaux au design minimaliste de la Suisse et du Japon.

Et puis il y en a un autre, bien moins familier dans le monde du tennis : un triangle blanc à gauche, suivi de deux bandes horizontales, bleue au-dessus et rouge en dessous. Le bleu symbolise la paix, la vérité et la justice, tandis que le rouge représente le patriotisme et la bravoure. C’est le drapeau des Philippines, désormais hissé dans les tribunes des tournois de tennis grâce à une seule et unique joueuse.

Alexandra Eala aborde l’US Open en tant que tête de série n° 17, forte de sa récente victoire au prestigieux tournoi de préparation de Washington, D.C., ainsi que de son succès face à la tenante du titre à Wimbledon, le dernier tournoi du Grand Chelem — nous y reviendrons plus en détail dans un instant. Elle débarque à New York portée par une dynamique fulgurante. Mais en tant que sportive philippine la plus brillante depuis le boxeur Manny Pacquiao, elle porte également les espoirs et les attentes d’un pays de plus de 113 millions d’habitants, avide de voir émerger une nouvelle star du sport à l’échelle internationale.

Avant Eala, jamais une joueuse de tennis philippine n’avait intégré le top 100 depuis le début de l’ère Open. Aujourd’hui, alors qu’elle semble atteindre son plein potentiel, le tennis est emporté par un phénomène inédit. « Vous voulez dire l’“Eala-mania” ? », a lancé Jessica Pegula, numéro un américaine, qu’Eala a battue en finale à Washington. « C’est fou, non ? Ne vous méprenez pas, je trouve ça génial. Mais c’est dingue ! »

Quand Eala participe à un tournoi, les organisateurs doivent revoir l’attribution des courts pour accueillir son armée de fans. Ils doivent revoir leurs horaires de diffusion, en tenant compte du décalage horaire avec les Philippines. Ils doivent également renforcer le dispositif de sécurité, tant l’engouement autour de la jeune joueuse est important.

Pourtant, parmi tous les jeunes athlètes récemment propulsés sous les projecteurs, Eala, 21 ans, est l’une des rares à embrasser pleinement cette nouvelle attention. Si le public philippin l’a adoptée, elle lui rend largement cet amour. La plupart des sportifs représentent leur pays tous les quatre ans, à l’occasion des Jeux olympiques. Eala, elle, le fait à chaque match : en saluant les drapeaux bleus, rouges et blancs agités dans les tribunes, en adressant un clin d’œil aux supporters qui scandent « Pinoy Power », ou encore en prenant régulièrement le temps de s’arrêter dans les restaurants philippins du quartier une fois sa journée sur le court terminée.

« C’est avec une immense fierté que je porte mon drapeau », déclare Eala. « Je leur suis toujours extrêmement reconnaissante, car ils contribuent à enrichir mon expérience. C’est vraiment un échange mutuel. Je fais de mon mieux quand je le peux. On me dit souvent que je suis un modèle pour mes compatriotes. Je fais donc de mon mieux pour adopter la meilleure attitude possible. Je sais que pour beaucoup de gens, je suis connue comme la Philippine du circuit, et que je suis la seule Philippine que les gens voient vraiment dans le tennis de haut niveau. Ainsi, quand ils pensent aux Philippines en matière de tennis, ils pensent à moi. Je fais donc vraiment tout mon possible pour me comporter au mieux, afin de représenter le meilleur des Philippines. »

Eala est née en 2005 à Quezon City, le principal centre démographique du pays, à une trentaine de minutes de Manille, la capitale. Fille d’une cadre dans les télécommunications — sa mère, Rizza, ancienne championne nationale de natation et ex-directrice financière d’une société cotée en Bourse — et d’un entrepreneur, Mike, elle a grandi dans un milieu relativement aisé.

Ses deux parents travaillant beaucoup, c’était parfois son défunt grand-père, Robert, surnommé Lolo Bob, qui s’occupait d’elle et de son frère aîné, Miko. Joueur de tennis amateur et grand admirateur de Pete Sampras, Lolo Bob a initié ses petits-enfants à ce sport. Mais leur apprentissage était loin des clubs huppés. Il leur arrivait de jouer sur des terrains de basket délabrés, avec une simple corde en guise de filet. D’autres fois, ils disposaient d’un véritable court de tennis aux dimensions réglementaires, mais dont la surface était recouverte de coquillages concassés. « C’était un peu comme de la terre battue », se souvient Alexandra.

Eala et son frère se sont rapidement pris de passion pour ce sport et ses exigences particulières : l’équilibre entre puissance et contrôle, le mélange d’autonomie et de confiance en soi, mais aussi l’accessibilité physique relativement grande du tennis. (Avant Eala, le meilleur joueur de tennis philippin était Felicisimo Ampon, une star nationale masculine des années 1940 et 1950 qui ne mesurait que 1,60 m.) Très vite, les deux enfants ont commencé à battre leur grand-père. Lolo Bob a alors compris que, s’il voulait continuer à les entraîner, il devait élever son niveau. Il s’est donc plongé dans tous les livres, magazines et vidéos YouTube qu’il pouvait trouver, avant de transmettre à ses petits-enfants tout ce qu’il avait appris.

Puis est venue ce qu’Eala décrit comme « une routine rigoureuse ». Elle se levait à 4h40 du matin et se rendait à la salle de sport de 5h à 6h pour travailler sa musculation et son cardio. À 7h30, elle était à l’école. À la fin des cours, à 15h, elle retrouvait le court pour s’entraîner jusqu’à 19h. « Ensuite, il y avait les devoirs, le dîner, puis au lit. Et la même journée recommençait le lendemain », raconte-t-elle.

Eala et son frère ont rapidement progressé. À 12 ans, Alexandra a remporté Les Petits As, considéré comme le plus prestigieux tournoi international réservé aux joueurs de moins de 14 ans. Puis, un nouveau chapitre s’est ouvert. À 14 ans, elle a rejoint la Nadal Academy, fondée par Rafael Nadal, à Majorque, une île espagnole baignée par la Méditerranée. Un choix qui l’a conduite à plus de 13 500 kilomètres, soit environ 24 heures de voyage, de son pays natal. Pourtant, sur le plan culturel, elle s’y est presque sentie chez elle. Majorque est une île où règne une certaine simplicité, avec une forte culture de la famille, de la loyauté et du travail acharné.

« Majorque m’a énormément appris, de manière générale, explique-t-elle. Et puis il y a Rafa. Sa capacité à endurer la souffrance est tout simplement incomparable. Certains aspects du tennis et de la vie d’athlète professionnel sont moins agréables que d’autres. Savoir tenir bon et continuer à avancer malgré tout, c’est quelque chose qu’il incarne à la perfection. »

Miko Eala a fini par intégrer Penn State grâce à une bourse de tennis. Alexandra, quant à elle, évoluait à un niveau supérieur. C’est à la Nadal Academy qu’elle a commencé à travailler avec Joan Bosch, un Espagnol d’une cinquantaine d’années au caractère posé, qui allait devenir son entraîneur à plein temps. Lorsque Eala a obtenu son diplôme de l’académie, Iga Świątek, qui y a son camp de base, était présente pour remettre les diplômes. C’est alors qu’Eala a décidé de voler de ses propres ailes et de se lancer à plein temps dans le tennis professionnel.

Dotée d’un jeu intelligent de gauchère, elle construisait ses victoires grâce à sa régularité et à sa polyvalence. Une véritable « Pacquiao » du tennis : elle ne disposait peut-être pas de la puissance brute nécessaire pour mettre ses adversaires K.-O., mais elle compensait par son instinct de combattante, sa capacité à passer avec fluidité de l’attaque à la défense et son refus de céder le moindre point. « Le tennis est un sport extrêmement exigeant physiquement, explique Eala. Mais ce n’est pas tout. C’est aussi très intense sur le plan émotionnel. C’est un sport extrêmement tactique, et c’est précisément pour cela que je l’adore. »

La grande percée d’Eala est survenue à l’Open de Miami en 2025. À l’époque, elle occupait la 140e place mondiale. Si elle a pu participer au tournoi, c’est parce que son agence de management, IMG, également propriétaire de l’épreuve, lui avait accordé une wild card. Mais peu importe la manière dont elle avait obtenu sa place : Eala a remporté cinq matchs, dont trois face à d’anciennes championnes de Grand Chelem. En huitièmes de finale, elle a notamment battu Madison Keys, qui venait de remporter l’Open d’Australie quelques semaines plus tôt. Puis, en quarts de finale, elle a dominé Iga Świątek, alors n° 2 mondiale. Lorsqu’elle s’est finalement inclinée en demi-finale, au terme d’un combat acharné en trois sets face à Jessica Pegula, alors n° 4 mondiale, le tennis comptait déjà une nouvelle star.

Eala a quitté Miami en ayant presque divisé son classement WTA par deux, passant à la 72e place mondiale. Plus important encore, elle a confirmé cette ascension. Elle a remporté des matchs sur terre battue avant de se hisser jusqu’en finale du tournoi d’Eastbourne, en Angleterre, sur gazon. Quelques semaines plus tard, à l’US Open, elle a éliminé la tête de série n° 14 dès son entrée en lice. Une semaine après, elle remportait l’Open de Guadalajara. En janvier de cette année, elle avait intégré le top 50. En juillet, quelques semaines après avoir fêté ses 21 ans, Eala intégrait le top 30 et s’imposait définitivement comme l’une des sensations du circuit.

Dans le tennis, célébrité et talent ne vont pas toujours de pair. De nombreux joueurs ont bénéficié d’une attention médiatique largement disproportionnée par rapport à leurs résultats. Au début du siècle, Anna Kournikova, comme on le sait, n’a jamais remporté le moindre titre en simple, mais elle était devenue une star incontournable : régulièrement programmée sur les plus grands courts, omniprésente dans les campagnes marketing et millionnaire grâce à ses contrats de sponsoring, notamment en raison de son « sex-appeal ». Nick Kyrgios, lui, n’a jamais intégré le top 10, mais son attitude désinvolte, presque punk-rock, envers l’establishment du tennis comme envers son propre talent l’a propulsé sur les plus grandes scènes. La « Eala-mania », elle, est un phénomène d’une tout autre nature — et surtout, beaucoup plus sain.

Ce « Pinoy Power », véritable cri de ralliement national, trouve évidemment ses racines aux Philippines. Mais il résonne également auprès des plus de 15 millions de Philippins vivant à l’étranger, ce qui fait de leur communauté l’une des plus importantes diasporas nationales au monde. Peu importe où Eala joue, de Melbourne à Montréal, elle peut compter sur le soutien d’un public philippin venu l’encourager.

Cette ferveur a également permis d’attirer une nouvelle génération de fans de tennis. De manière générale, les supporters d’Eala affichent une qualité qui n’est pas toujours évidente dans la « République du sport » : la gratitude. Ils sont simplement heureux de la voir exister, de la voir jouer et ravis lorsqu’elle accepte de poser pour des photos. Pas d’impatience. Pas d’animosité envers ses adversaires. Pas de commentaires acerbes sur les réseaux sociaux lorsqu’elle s’incline.

« Il n’y a jamais de huées. Ce n’est pas notre genre », explique Eala. « Je pense que nous sommes simplement là en tant que communauté parce que nous partageons cette fierté d’être Philippins, et voir d’autres Philippins réussir nous rend tellement heureux. Par exemple, quand Manny Pacquiao était encore très actif, les jours de combat, c’était comme un jour férié. Le taux de criminalité baissait. Tout le monde se rassemblait. On dit kapwa en philippin. C’est un peu comme un sentiment d’appartenance à une communauté ou à une famille. »

À Wimbledon 2026, Eala a failli provoquer le même déferlement de ferveur. Semblant avoir trouvé ses marques sur gazon — plutôt que sur terre battue ou sur des coquillages —, elle a remporté ses deux premiers matchs avec une relative facilité. Au troisième tour, elle a retrouvé Świątek, championne en 2025. Les deux joueuses ont été programmées sur le Court Central, véritable cathédrale du tennis. Avant la rencontre, Eala avait pris le temps de repérer les lieux, arpentant les couloirs souterrains et s’entraînant sur le gazon. « C’était une manière, explique-t-elle, de montrer mon respect et de m’imprégner de l’atmosphère, sans être trop nerveuse lorsque le match a commencé. »

La méthode a fonctionné. Pour son match suivant, des soirées improvisées ont été organisées partout aux Philippines pour suivre Eala. Et il ne s’agissait pas seulement de rassemblements dans des salons ou des bars sportifs. Des salles habituellement réservées aux matchs de basket ont même diffusé sa rencontre sur leurs écrans géants. « C’est difficile d’expliquer aux gens à quel point elle est populaire aux Philippines, raconte Dyan Castillejo, commentatrice sportive philippine qui avait atteint la 403e place mondiale dans les années 1980. C’est comme si elle avait déjà remporté Wimbledon. »

Eala a également compris que le fait d’être la première Philippine à atteindre de tels sommets pouvait représenter un poids, mais aussi lui offrir une certaine liberté. Être une pionnière signifie, par définition, que personne n’a emprunté cette voie avant vous. Il n’existe donc aucun précédent, personne à qui vous comparer ou par rapport à qui vous mesurer.

Classée 18e mondiale, le meilleur classement de sa carrière, Eala aborde l’US Open — le septième tournoi du Grand Chelem de sa carrière — avec de grandes attentes. Quel que soit son parcours, elle peut déjà compter sur un public nombreux dans les tribunes et sur une large audience devant les écrans, quelle que soit l’heure de la journée. Elle foulera le court dans une tenue Nike ornée de logos de sponsors, autre symbole de sa popularité grandissante. Plus tard dans l’année, durant l’intersaison, elle sera la tête d’affiche d’une tournée de matchs d’exhibition en Asie du Sud-Est, capitalisant sur sa popularité pour promouvoir le tennis dans la région. Et elle compte bien en profiter.

« Je me sens tellement chanceuse, car une grande partie de cette fierté vient évidemment du fait d’être la première de mon pays à avoir accompli cela », explique Eala. « Ça me fait me sentir tellement spéciale de savoir que, parmi tous ces Européens et tous ces Américains — ces grandes puissances du tennis —, il y a une fille des Philippines qui a réussi à se faire une place. »

Article publié le 28/08/2026 sur si.com. Traduction : Lisa Deleforterie
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