Le parcours du combattant de Dany Priso

Au mois d’avril, le pilier international du RC Toulon a été victime d’une rupture totale du talon d’Achille en toute fin de rencontre lors de la victoire face aux Stormers. Le doux colosse de 32 ans n’avait encore jamais connu pareille blessure dans sa carrière. Il revient en détail sur son expérience et son quotidien chamboulé, entre sa chambre à l'hôpital militaire et son appartement à Toulon
©DR

Samedi 4 avril 2026, devant son public de Mayol, le Rugby Club toulonnais obtient son billet pour les quarts de finale de la Champions Cup en s’imposant de justesse (28-27) et au courage face aux Stormers, une formation sud-africaine. En fin de rencontre, Dany Priso se blesse en sauvant un ballon précieux en défense. Resté longuement au sol, le pilier gauche de 32 ans, 1,82 mètre pour 112 kilos, termine la rencontre sur les rotules. Le verdict est terrible : rupture totale du tendon d’Achille, soit entre six et neuf mois d’absence. Un immense coup dur pour le natif du Cameroun, arrivé en France à l’âge de 11 ans et qui a porté 18 fois le maillot du XV de France. Le joueur du RCT, passé auparavant par le Stade Rochelais et le Stade Français, apprend la résilience. Il nous raconte son chemin de croix, sans se départir de sa bonne humeur.

« Ça ne sent pas très bon, mon gros »

« Le froid avait un peu anesthésié ma jambe. J’arrive à boitiller jusqu’aux vestiaires, puis c’est au moment où je m’allonge sur la table du kiné que le médecin m’examine et me dit : “Ça ne sent pas très bon, mon gros.” Je lui réponds : “Mais qu’est-ce que tu me racontes ?” Je ne connais pas ce type de blessure. Il m’explique qu’il y a un creux. Je lui demande alors de reformuler plus simplement, car un creux, concrètement, qu’est-ce que cela signifie ? Il me répond : “J’ai peur que ça ait lâché.” Il m’annonce qu’il va falloir passer un examen. Je monte ensuite à l’espace partenaires pour retrouver mes amis. Peu après, le médecin m’appelle pour me dire qu’il a réussi à me trouver un créneau pour une IRM.

Une heure après la fin du match, un collègue me propose de m’accompagner à l’hôpital. Il me dépose aux urgences. On me prend en charge, on me fait passer l’examen puis on m’annonce, sans détour : “Tu as une rupture totale du tendon d’Achille.” À ce moment-là, je comprends qu’il s’agit d’un gros problème et tout se bouscule dans ma tête. Je me demande comment j’ai pu en arriver là. Ensuite, j’essaie de me renseigner sur les protocoles de prise en charge. Je réalise aussi très vite que cette blessure mettra un terme à ma saison. On m’annonce entre six et neuf mois d’absence. Je comprends donc rapidement que ce sera plutôt neuf mois. C’est là que l’on commence réellement à prendre conscience de ce qui se passe. La saison se poursuit avec ton club, mais toi, tu ne seras pas là. Tu te demandes : “Pourquoi moi ? Pourquoi maintenant ? Pourquoi aujourd’hui ?” D’autant plus que je ne m’étais jamais blessé. »

« Jamais marché avec des béquilles de ma vie »

« Dès le lundi matin, je me fais opérer. J’arrive à l’hôpital à 8 heures. À 9 h 30, je suis déjà au bloc opératoire. La cicatrisation prend normalement trois semaines. Après l’intervention, je porte une botte de marche équipée d’une talonnette. Comme je ne m’étais jamais blessé auparavant, je n’avais jamais eu à utiliser de béquilles. Je ne savais donc pas m’en servir correctement. Un jour, je me lève pour aller dans la cuisine et je glisse. Le réflexe de quelqu’un qui n’est pas blessé est de poser le pied au sol pour se rattraper. C’est exactement ce que j’ai fait. J’ai connu des douleurs dans ma vie, mais celle-ci fait partie des pires que j’aie ressenties. Je me suis retrouvé par terre. J’avais chaud, tellement chaud que j’en avais des sueurs froides. Je transpirais à tel point que j’avais l’impression d’avoir une véritable piscine autour de moi. »

7440b089 c8d0 429e 94f2 6823015cbca6 Le parcours du combattant de Dany Priso
Les visites à l’hôpital sont désormais courantes pour le pilier gauche. Il s’y rend en moyenne deux fois par semaine. ©DR

« Je vis avec le groupe à travers la télévision »

« C’est une nouvelle vie qui commence à l’hôpital, où je me retrouve seul dans une chambre. Le personnel vient m’apporter à manger et me faire des perfusions d’antibiotiques entre six et huit fois par jour, de 6 heures du matin à minuit. Quand tu te retrouves à l’hôpital, tu te laisses faire, mais tu n’as pas beaucoup de temps pour toi. Je suis dans un hôpital militaire et il n’y a pas beaucoup de réseau, c’est comme si on n’avait pas de téléphone. Pourtant, on est dans une période importante pour le groupe. J’aimerais partager cela avec les coéquipiers, mais je ne peux pas. Pour autant, je fais toujours partie de l’équipe, dans la mesure où je suis toujours présent dans les différents groupes de discussion et que je reçois toutes les informations. En revanche, je vis avec le groupe à travers la télévision. Il y en a une dans ma chambre, ce qui me permet de suivre les matchs de Coupe d’Europe diffusés sur France 2. Les matchs, tu les vis comme si tu étais sur le terrain. Tu es un peu frustré quand tu vois que certains collègues ne sont pas pleinement investis, parce que tu aimerais être là pour les secouer. Mais tu ne peux rien faire puisque tu es à l’extérieur… »

« Passer de tout à rien est vraiment difficile »

« Ne plus faire de sport, c’est dur. Parce que le sport régit ma vie. C’est ma vie. Je dors pour ça, je me lève pour ça, je vis pour ça. Et, du jour au lendemain, il faut apprendre à vivre sans cela. Quand je me lève le matin, d’habitude, je prépare ma tenue, je me douche, je prends la voiture, je mets un peu de musique et je pars. Là, je me lève, je vais prendre ma douche, puis j’attends l’infirmière. Ensuite, je vais me reposer sur le canapé avant de retourner m’allonger. C’est vraiment une autre vie. J’ai essayé de retourner un peu au centre d’entraînement parce que passer aussi brutalement de tout à rien est vraiment difficile. Dès ma sortie de l’hôpital, j’ai ressenti le besoin d’y retourner pour revoir les gars. Certains me proposent leur aide, notamment pour faire les courses. J’ai la chance d’avoir un groupe assez solidaire. Parmi eux, Baptiste Serin (demi de mêlée international) passe parfois chez moi, simplement pour prendre un café. C’est lui qui est venu me récupérer à l’hôpital. Ça fait vraiment plaisir de le voir passer simplement pour discuter ou prendre un café, même si ce n’est que pour cinq minutes. Nous parlons de tout et de rien. Les joueurs me donnent des nouvelles de la vie du groupe. Leur solidarité me fait du bien. »

« Cela m’a permis de passer plus de temps avec mes filles »

« Mon quotidien se résume en grande partie à regarder la télévision. Il y a même des programmes dont j’ignorais l’existence. Je suis obligé de me lever à 6 heures du matin pour le passage de l’infirmière. Cela ne change pas vraiment mes habitudes, mais normalement, à cette heure-là, je partais travailler. Désormais, je m’installe devant l’écran. Je regarde des émissions comme La Roue de la fortune ou Le Meilleur Pâtissier. Il faut réussir à s’occuper, et ce n’est pas toujours facile. Il m’arrive de tourner en rond dans mon appartement. J’essaie aussi de travailler sur mon ordinateur et je passe des coups de téléphone à mes amis, qui prennent régulièrement de mes nouvelles. Heureusement, j’ai mes deux filles, Shany et Aliyah, 7 et 2 ans, qui m’apportent beaucoup de bonheur. Elles m’ont permis de relativiser durant les premières semaines. Cet arrêt m’a aussi offert des moments privilégiés avec elles.

D’ordinaire, quand je pars travailler, elles dorment encore et, lorsque je rentre, je suis souvent fatigué. Cette période m’a permis de profiter de choses dont je n’avais pas l’habitude : le simple plaisir de les regarder dessiner ou de partager quelques jeux avec elles. Pendant les vacances, par exemple, elles sont à la maison mais je travaille. Là, je peux passer mes journées avec elles, faire des activités, aller au cinéma ou les emmener au parc. Je redécouvre des choses que je ne pouvais pas faire en temps normal. »

capture decran 2026 09 22 a 171439 Le parcours du combattant de Dany Priso
Malgré sa grosse cicatrice et une nouvelle vie à appréhender avec des béquilles, le rugbyman international de Toulon n’a pas perdu le sourire. ©DR

« Je ne veux pas terminer sur ça »

« J’en suis à ma sixième semaine de blessure [le 12 mai], c’est encore très récent. Je n’ai pas encore connu ma véritable crise émotionnelle. Je sais qu’il y aura un moment où je vais péter un câble. Mais ce n’est pas encore arrivé. Je n’ai pas envie de prendre des risques inutilement, donc si je reviens, ce sera pour être à 100 %, pas à 50 %. À 32 ans, j’ai conscience que je suis plus proche de la fin de ma carrière que de mes débuts. Évidemment, avec ce type de blessure, la possibilité de ne pas revenir au plus haut niveau me traverse l’esprit. Mais je vais tout mettre en œuvre pour revenir plus fort et régénéré. Une chose est sûre : je ne veux pas terminer sur ça. Je me dis qu’il existe encore une possibilité de revenir. Je vais tout faire pour y parvenir. Depuis mes débuts, j’enchaîne les matchs. Je vais profiter de cette période de repos pour me régénérer. Je veux prendre le temps de faire les choses correctement. »

« Un préparateur physique va me construire un programme »

« Tous les matins, je retourne à l’hôpital pour effectuer des séances de caisson hyperbare [pour accroître l’oxygénation des tissus], du lundi au vendredi. J’ai le week-end pour me reposer. Je continue de voir mon chirurgien plusieurs fois par semaine afin de suivre l’évolution de la cicatrisation. Quand on a une déchirure et que la plaie est encore ouverte, il faut éviter toute activité sportive pour limiter les risques d’infection liés à la transpiration. Dans quelques semaines, je commencerai ma rééducation, conformément au protocole mis en place par le club, avec des séances de cardio et de musculation. Un préparateur physique va me construire un programme en coordination avec les kinésithérapeutes. Mes journées s’articuleront entre les soins de kinésithérapie et ma séance d’entraînement adaptée. »

 

Retrouvez l’intégralité de cet article, signé Clément Biatour, dans le premier numéro de Sports Illustrated France, actuellement disponible en kiosque.

RECOMMANDÉS