Un peu avant la révélation du Ballon d’Or, Pascal Ferré ne regardait pas par-dessus son épaule en marchant dans la rue. Pas à ce point-là… mais presque.
« J’avoue être devenu complètement parano durant les trois semaines qui séparaient la liste des nominés et l’annonce du vainqueur du trophée. Parce qu’il y avait des pièges partout. Dehors, au téléphone et même au sein de ma propre rédaction ! Cela constituait une gigantesque pression plus ou moins agréable et mon obsession était de garder jusqu’au bout ce secret dont j’étais le gardien. Le Ballon d’Or rend fou et je m’inclus dedans… »
Directeur de la rédaction de France Football de 2016 à 2022, il a, naturellement, géré le prestigieux prix décerné par le magazine. En l’occurrence le Ballon d’Or. Et le « patron » du secret le plus convoité du football s’est parfois déguisé pour échapper aux paparazzis et autres cameramen qui guettaient son apparition. Car selon qu’il était aperçu à Barcelone, Madrid ou ailleurs, cela donnait une sérieuse indication sur le futur lauréat.
« Un jour, je dois rejoindre Sadio Mané dans un hôtel de la région parisienne où logeait la sélection du Sénégal. Il y avait plein de journalistes dans le hall. Je récupère une grande veste et des lunettes noires pour ne pas être reconnu. Car ma présence aurait pu signifier que je venais lui annoncer une grande nouvelle ! En fait, je voulais juste lui dire qu’il avait remporté le Prix Sócrates de la meilleure Fondation, remis justement lors de la soirée du Ballon d’Or… En me voyant dans mon accoutrement, il a bien rigolé ! »
Selon Pascal Ferré, le Ballon d’Or est aujourd’hui décerné dans des conditions idéales, compte tenu des passions qu’il génère.
« D’abord parce qu’un jury composé uniquement de journalistes, un par pays, me paraît être la moins mauvaise des solutions. Ils sont plus objectifs que ceux qui, à mon époque, faisaient partie du collège des votants, à savoir les capitaines et entraîneurs des sélections. Qui votaient quasiment tout le temps pour un compatriote. Mais aussi parce que depuis 2024, le lauréat n’est dévoilé que le soir même de la cérémonie ! Le secret est forcément mieux gardé. »
Même les vigiles savaient…
Il y a quelques années en revanche, Pascal Ferré se déplaçait avec d’autres journalistes, des techniciens vidéo pour réaliser, en amont, l’interview du futur vainqueur du Ballon d’Or qui devait être dévoilé quelques semaines plus tard. Donc le joueur, son entourage et l’équipe de reportage savaient. En voyant toute la délégation avec du matériel, les agents à l’aéroport, le chauffeur de taxi ou les vigiles qui gardaient la propriété de l’heureux élu comprenaient. Pourtant, avec la nouvelle formule, il n’y a pas forcément de garanties.
« En 2024, c’est donc la première année où le vainqueur du Ballon d’Or était dévoilé le soir même. Mais le Real Madrid, club puissant, influent et aux multiples réseaux, savait, je ne sais trop comment, que Vinicius n’avait pas gagné. Et le club avait boycotté la soirée alors que certains de ses joueurs étaient récompensés dans d’autres catégories. »
Le Ballon d’Or ne se gagne pas, ou ne se gagne plus simplement sur le terrain. Et ceux qui l’organisent n’ont pas uniquement la responsabilité de choisir les votants. Ils doivent aussi faire abstraction des pressions énormes de clubs influents, conserver le plus longtemps possible le secret, trouver les artifices pour lancer les journalistes très entreprenants sur de fausses pistes…
« Dans ce livre, je dévoile des anecdotes et des histoires qui méritent, selon moi, d’être racontées car le Ballon d’Or est l’un des plus gros enjeux du sport mais aussi une machine à fantasmes. En revanche, je n’ai rien caché qui serait inavouable. Pas d’autocensure. Et je vous assure que je n’ai jamais ouvert l’enveloppe que m’a laissée, un jour, un agent d’un joueur qui m’avait donné rendez-vous dans un grand hôtel en pleine campagne des votes… Je n’ai d’ailleurs jamais su ce qu’il y avait à l’intérieur. »
Le Ballon d’Or n’a évidemment jamais laissé un lauréat indifférent. Même si un coup de fil qu’il a passé pour annoncer la nouvelle a déstabilisé Pascal Ferré.
« Quand j’ai appelé Karim Benzema, vainqueur en 2022, il était très froid. Cela m’a surpris et a contrasté avec l’émotion de Modric, quatre ans plus tôt. Comme si ça ne l’intéressait pas beaucoup. Puis, quelques jours plus tard, il m’a expliqué qu’il était sur la table de massage au milieu de ses coéquipiers et qu’il ne pouvait pas crier. Il s’est lâché plus tard, lorsqu’il était tout seul. »
Mbappé, Ballon d’Or de… la communication « insistante »
Dans les contacts de son téléphone, Pascal Ferré n’écrivait pas les noms en entier de ses prestigieux interlocuteurs. Au cas où il le perde… Il notait les prénoms. Messi était simplement « Léo »…
En cette année du 70e anniversaire du Ballon d’Or, alors qu’il n’est plus en poste, il constate qu’une nouvelle ère commence. Celle de la communication qui vire au matraquage. Et Kylian Mbappé en donne une illustration. L’attaquant du Real Madrid a donné de nombreuses interviews avec des déclarations dans lesquelles il est particulièrement fier de lui-même et le dit haut et fort. Sans compter ses réseaux sociaux qui ont fonctionné à plein régime pour tenter d’influencer la décision.
« Là, franchement, cela s’est vu. Je ne suis pas fan. À mon époque, c’était plus subtil, plus diffus car les clubs se chargeaient de promouvoir leurs joueurs. D’ailleurs, certains jurés de cette année avec qui j’ai conservé un contact amical m’ont dit que ce trop-plein médiatique était un peu pesant avec ce sentiment qu’on leur force la main. Ils m’ont bien précisé qu’ils n’étaient pas dupes », avoue Pascal Ferré.
Le « patron » avait un rituel, immuable. Lorsque Messi, Modric, Benzema et autres décrochaient le téléphone, il prononçait la phrase suivante : « Bienvenue dans la grande famille du Ballon d’Or ». Même pour Ronaldo et Messi, qui étaient déjà bien installés dans le canapé familial. Le 26 octobre, cette grande famille comptera très probablement un nouveau membre. Qu’il s’agisse de Mbappé, Kane, Yamal, Ruiz ou « Kvara ».
Et normalement, aucun des prétendants ne sait encore s’il a remporté le prestigieux trophée.
La Face cachée du Ballon d’Or, Albin Michel. Sorti en octobre 2026.
