Frédéric Vasseur, le chef d’orchestre de la scuderia ferrari

Il est l’un des hommes les plus puissants de la Formule 1, mais ne se sépare jamais de son sourire et sa bonne humeur, malgré la pression qui pèse sur ses épaules. Frédéric Vasseur a l’un des plus beaux CV de la planète sport auto, dans toutes les catégories de monoplaces, par les équipes qu’il a dirigées depuis 1996. Il n’a désormais plus qu’un objectif en tête : faire gagner à nouveau la Scuderia Ferrari. Portrait d’un patron grandeur nature qui ne se prend pas pour un autre…
Kimi Antonelli, Toto Wolff et George Russell, pilotes et team manager de Mercedes F1, posent pour la photo avant le Championnat du monde de Formule 1, 16e manche, Grand Prix d'Italie à Monza, Italie, 07/09/2025. © ICONSPORT

« Je suis un pointillé dans l’histoire de Ferrari », sourit depuis son bureau Frédéric Vasseur dans le formidable documentaire Enzo, le mythe Ferrari, produit et diffusé par Canal Plus, toujours disponible. Ce n’est pas de la fausse modestie. Il le pense vraiment. Malgré son vécu, son expérience, ses qualités d’ingénieur et de meneur d’hommes, il court toujours après ce titre mondial qui échappe à Ferrari depuis près de vingt ans (Kimi Räikkönen en 2007, le titre des constructeurs en 2008). Alors, pour y arriver et toucher le jackpot, Vasseur a misé gros : Lewis Hamilton, le septuple champion du monde, l’a rejoint l’an dernier, aux côtés du Monégasque Charles Leclerc, 8 victoires et 52 podiums en F1.

La Formule 1 est un univers complexe, où les enjeux sont énormes, notamment financiers. Mais Vasseur a les épaules larges et il ne cherche jamais d’excuses. Depuis son arrivée début 2023 du côté de Maranello, Ferrari n’a remporté « que » six Grand Prix (trois grâce à Carlos Sainz Jr, trois pour Charles Leclerc), et aucune victoire en 2025, année blanche. Il a toutefois conservé la confiance de son grand chef, le jeune John Elkann, héritier de la famille Agnelli. Et le début de la saison 2026 a montré des progrès évidents, même s’ils sont encore insuffisants par rapport à la puissance de l’armada Mercedes. Le 7 juin, après le Grand Prix de Monaco où Frédéric Vasseur avait dû s’absenter 24 heures pour rester en observation à l’hôpital, Hamilton était 2ᵉ du classement des pilotes et Ferrari 2ᵉ du championnat des Constructeurs. Une semaine plus tard, Hamilton remportait le Grand Prix de Catalogne, sa 106ᵉ victoire mais la première avec Ferrari, mettant ainsi fin à deux ans de disette. « Je ne serais pas dans cette équipe sans Fred. C’est lui qui a rendu tout cela possible », lui a-t-il rendu hommage dans la foulée.

Diplôme d’ingénieur et ascension méthodique

Né le 28 mai 1968, soit deux jours après la quatrième victoire de Graham Hill au Grand Prix de Monaco (sur cinq au total), Fred – comme tout le monde l’appelle – Vasseur connaît l’histoire de la F1 par cœur, d’où son humilité absolue, son respect total pour l’histoire de la Scuderia depuis 1950, et tous les acteurs qui l’ont précédé au volant de l’écurie la plus prestigieuse, la plus mythique, au pinacle du sport automobile. Authentique passionné, il n’a pas raté, début mai au circuit Paul-Ricard, les F1 « d’avant » engagées dans le Grand Prix de France historique. « C’est un meeting de passionnés. Cela me permet de revenir sur un circuit en France et de revoir des gens que je n’ai pas vus, pour certains, depuis vingt-cinq ans », a dit le grand manitou de Ferrari avant d’admirer les anciennes monoplaces rouges de Jean Alesi, désormais président du circuit varois, et de Gilles Villeneuve, le regretté champion québécois.

Enclenchons la marche arrière. Vasseur a obtenu un diplôme d’ingénieur en sortant de la fameuse Estaca (École supérieure des techniques aéronautiques et de construction automobile). Après ses classes, il a débuté le sport automobile en tant que patron d’une écurie de Formule 3 qu’il a fondée, ASM. Le début d’une ascension lente, méthodique, rigoureuse, vers la F1, en raflant au passage une quantité astronomique de victoires et de titres.

6 pilotes de F1 actuels sacrés avec lui

Vasseur a aussi permis à des dizaines de pilotes de progresser, de passer un cap, voire plusieurs, et à certains, plus doués ou plus travailleurs, d’arriver au sommet, en l’occurrence la Formule 1. Les statistiques sont impressionnantes : sur les 22 pilotes de la grille 2026 de F1, six ont remporté au moins un championnat de premier plan dans une écurie dirigée par Vasseur. Lewis Hamilton (GP2, 2006), Nico Hülkenberg (GP2, 2009), George Russell (F3 en 2017, F2 en 2018), Valtteri Bottas (GP3, 2011), Esteban Ocon (GP3, 2015) et Charles Leclerc (GP3, 2016).

Quand le Français embauche un pilote, il sait parfaitement à quoi s’attendre et ce qu’il peut lui demander. Les objectifs sont clairs et aucun de ses anciens pilotes, en trente ans de carrière, n’a jamais mis en doute, publiquement, les compétences sportives, techniques et humaines de son ancien patron. Avec Vasseur, comme avec un grand entraîneur de football, il faut être au maximum de ses possibilités, tout le temps, et tout sacrifier au sport que l’on a choisi, sans faire de concessions ni de compromis.

 

 

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Lewis Hamilton a été sacré champion de GP2 en 2006 chez ART GP, l’écurie de Fred Vasseur. © ICONSPORT

Investi dans les Formule 1 électriques

Hyperactif et infatigable, il a aussi trouvé le temps de créer, en 2010, Spark Technology, la structure chargée de concevoir et produire les nouvelles « Formula E », avec un E pour électrique. Une catégorie voulue par la Fédération internationale de l’automobile (FIA), alors présidée par Jean Todt, le père de son associé chez ART Grand Prix. Tout sauf du copinage : Vasseur avait le profil idéal pour répondre à cet appel d’offres, en tant qu’ingénieur haut de gamme et directeur d’une écurie remportant des courses de monoplaces.

Il y a aussi eu quelques périodes moins roses dans la vie de Fred Vasseur au cœur du sport automobile. Elles seront racontées en détail dans sa biographie que prépare Jean-Michel Desnoues, grand reporter F1 du magazine AutoHebdo, et qui doit sortir cet été chez City Éditions. Des périodes sans victoire, sans titre, avec des pilotes moins doués et des voitures ratées, des pannes et des accidents. Le drame absolu reste l’accident mortel de Jules Bianchi, en octobre 2015 à Suzuka, lors du GP du Japon de F1. Jules le Niçois, son ancien pilote (champion 2009 en F3 Euroséries, brillant en GP2 l’année suivante chez ART GP). Mais rien n’est venu écorner l’image très positive qu’il dégage, en toutes circonstances. Même furieux, il prend le temps de répondre précisément aux médias. Toujours cash, sans fioritures, sans excuses vaseuses, même à la fin d’un week-end raté de bout en bout par la Scuderia Ferrari.

Passion et diplomatie

Et il y en a eu quelques-uns, des week-ends ratés, depuis son arrivée à la tête de Ferrari F1. Mais Vasseur a tenu bon, dans un contexte marqué par la passion absolue des tifosi de tous âges et toutes classes sociales confondues, dans un pays où Ferrari est plus qu’une institution, presque une religion. Les patrons-propriétaires de Ferrari constituent une classe à part. Une aristocratie dont la marque de luxe s’arrache, quels que soient les résultats sportifs. Et dont le dernier représentant, John Elkann, petit-fils de Gianni Agnelli, président de Stellantis et Ferrari, tient Vasseur en haute estime.

La diplomatie est l’autre point fort de Vasseur depuis son arrivée. Il doit en permanence gérer la pression de la presse italienne, tous médias confondus. Pour faire le « buzz », avec l’aide des réseaux sociaux, elle invente parfois des histoires à dormir debout sur la base de rumeurs provenant de taupes mécontentes de leur sort. Il y a des centaines d’ingénieurs, de designers et de mécaniciens au sein de la Scuderia, donc forcément des malheureux, des déçus, des aigris. Mais ils n’ont pas encore réussi, pour l’instant, à torpiller les efforts de Vasseur pour lui rendre sa splendeur passée.

Entente sacrée avec Hamilton et Leclerc

La chose est d’autant plus compliquée qu’il a obtenu le renfort l’an dernier du pilote le plus suivi, le plus iconique, de la planète : Lewis Hamilton, suivi en permanence par des millions de fans dans le monde entier, et qui n’a pas l’habitude de faire dans la langue de bois, un peu comme Vasseur. Quand ça ne va pas, le Britannique le dit, ou le montre par son body language, et la presse se régale. C’était le cas en 2025, une sorte d’annus horribilis pour la Scuderia : aucune victoire en F1, et 7 podiums seulement, tous obtenus par Charles Leclerc.

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Kimi Antonelli, Toto Wolff et George Russell, pilotes et team manager de Mercedes F1, posent pour la photo avant le Championnat du monde de Formule 1, 16e manche, Grand Prix d’Italie à Monza, Italie, 07/09/2025. © ICONSPORT

Quelques grands experts de la F1 ont écrit que Lewis Hamilton était cuit, fini, et qu’il ferait mieux de prendre sa retraite. Et que Charles Leclerc devrait partir chez Mercedes ou Red Bull pour obtenir ce titre mondial qu’il mérite tellement. De quoi motiver encore plus les troupes et regonfler le moral de ces trois hommes de trois générations différentes (Leclerc a 27 ans, Hamilton 41 et Vasseur 58) qui se connaissent depuis longtemps et vont continuer à tout faire pour réussir leur pari insensé : battre Mercedes, McLaren et Red Bull, souvent, et offrir enfin un titre mondial à Ferrari, qui leur a tant donné. Ce serait le premier depuis 2008. « J’ai prolongé mon contrat car j’aime cette équipe et je crois en Fred Vasseur, en sa vision de l’avenir », a lancé Charles Leclerc à Monaco, début juin, après avoir signé un nouveau bail avec l’écurie pour laquelle il roule depuis 2019. Un engagement sur la base de sa confiance dans le maestro français de Ferrari.

 

Un article signé Daniel Ortelli, issu du premier numéro de Sports Illustrated France, actuellement disponible en kiosque.

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