Didier Deschamps, en toute intimité

À la tête des Bleus depuis 2012, sélectionneur champion du monde 2018 et finaliste en 2022, Didier Deschamps, 57 ans, quittera son poste cet été après la Coupe du monde. La journaliste Dominique Rouch, qui consacre un second ouvrage* à l’ancien milieu de terrain au palmarès exceptionnel et à la rage de vaincre contagieuse, perce pour Sports Illustrated une partie des mystères de cette antistar complexe. Derrière l’image publique maîtrisée, un homme pudique qui protège les siens et voue une fidélité indéfectible au collectif.
Didier DESCHAMPS head coach of France during friendly match between Colombia and France at Northwest Stadium on March 29, 2026 in Landover, United States. (Photo by Daniel Derajinski/Icon Sport) - Photo by Icon Sport

J’ai rencontré Didier Deschamps le jour où je me suis mise en tête d’écrire son autobiographie. C’était il y a vingt-six ans. L’équipe de France vient de remporter l’Euro 2000, deux ans après la Coupe du monde. Marcel Desailly, David Trézéguet, Emmanuel Petit, Thierry Henry, Fabien Barthez… tous devenus les idoles d’une génération, propulsés au rang de stars, traqués dans les bars de Saint-Tropez ou sur les plages d’Ibiza. Tous, sauf un : Deschamps.

Lorsque j’évoque son nom à mon éditeur de l’époque, il se montre sceptique : « Écris plutôt sur Zidane, c’est plus vendeur. » Je comprends sa réserve. Le destin du Ballon d’Or 1998 m’intéresse peu : son génie explique tout, rendant l’histoire presque trop simple. À l’inverse, ce qui me fascine chez Didier est précisément ce qui échappe à toute évidence. Il a mené les Bleus sur le toit du monde, été capitaine de presque toutes les équipes par lesquelles il est passé, bâti le plus beau palmarès du football français. Mais reste une énigme. Toujours en retrait, discret. Presque invisible. L’antistar.

Il y a là un mystère que je veux percer. J’obtiens son numéro grâce à un ami journaliste, qui me prévient : « Bon courage ! Tu ne sais pas à qui tu te frottes… » Je n’écoute pas. À ce moment-là, je n’ai qu’un objectif : le convaincre. Je l’appelle. Après quelques formules de politesse, je lui présente mon projet de biographie, idéalement avec sa participation et sa bénédiction. La réponse est immédiate, tranchante : « Je ne souhaite pas écrire de livre. Je ne veux pas qu’on parle de moi. Si un jour je dois faire quelque chose, ce sera moi qui le déciderai. »

Une autorité naturelle qui crée instantanément une distance

Le ton est donné. Le bras de fer, engagé. Je ne me démonte pas.

« — Vous êtes un personnage public, j’ai le droit d’écrire sur vous.
— Faites ce que vous voulez, mais ce sera sans moi. »

Je sens que la discussion m’échappe. Alors je le provoque :

« — Très bien, mais je risque d’écrire n’importe quoi. À vous de voir. »

Il me faudra plus d’un mois pour obtenir un rendez-vous. Nous nous retrouvons à Laval, dans un restaurant près du centre de rééducation où il soigne une blessure. Je pousse la porte. Il se lève. Et, avant même qu’il ne parle, je comprends. Malgré son accent chantant, il en impose. Pas par la taille, ni par une quelconque démonstration. Par une présence, une assurance, une autorité naturelle qui crée instantanément une distance.

La conversation s’engage. Il est souriant, poli, parfois drôle. Mais, comme je l’imaginais, le faire changer d’avis relève de l’épreuve de force. J’argumente, j’insiste, j’alterne entre persuasion, flatterie et une forme de pression. Rien ne fonctionne. À ce moment-là, je comprends que je vais ramer. Et je rame. « Je suis toujours en activité, ce livre n’a donc aucun sens, me dit-il. Et comme je vous l’ai dit, c’est moi qui décide. » Il ne lâche rien. Jamais désagréable. Simplement inébranlable. Impossible à manipuler. Je repars avec une sensation étrange. Je suis arrivée sûre de moi ; je repars en doutant. Rien ni personne n’a de prise sur lui. Didier est un homme libre. Au moment de nous quitter, il me dit pourtant : « J’ai besoin de réfléchir. » Une remarque presque anodine, une ouverture minime. Je m’y accroche. Quelques semaines plus tard, contre toute attente, il accepte le projet. Le livre Didier Deschamps, vainqueur dans l’âme paraît en mars 2001.

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Le sélectionneur de l’équipe de France, Didier DESCHAMPS, lors d’une séance d’entraînement de l’équipe de France au centre d’entraînement du New England Revolution, le 25 mars 2026 aux États-Unis. © Daniel Derajinski / Icon Sport

Il ne cherche pas à plaire, encore moins à séduire

Depuis, je le suis, l’observe, l’accompagne, et le défends souvent lorsqu’il est attaqué. Non pas parce qu’il en a besoin, mais car au fil des années, à travers nos échanges et rencontres avec ses proches, je finis par approcher l’homme. Il m’est toujours difficile de le raconter. J’ai beau peser chaque mot, m’interdire certains sujets, une sensation persiste : celle de le trahir. Parce que ce qu’il déteste par-dessus tout, c’est qu’on parle de lui, qu’on le dévoile. Alors pourquoi récidiver avec un second livre ? J’ai écrit le premier. Je n’imaginais pas ne pas écrire le dernier.

Là encore, il me faut batailler. Et toujours la même réponse : « Tu sais que je n’aime pas parler de moi. » Je lui réponds : « Tu vas quitter l’équipe de France, ce n’est pas anodin. » Je ne pense pas l’avoir convaincu par mes arguments, ni à l’usure. Peut-être a-t-il entrevu autre chose : la possibilité d’être décrit autrement. De même, la confiance installée lui a peut-être donné l’assurance que cette biographie serait fidèle à ce qu’il est. Sans jamais formuler un oui franc, il finit par dire : « Alors, s’il te plaît, évite d’écrire des conneries. »

Contrairement à l’image qu’on lui prête, Didier ne cherche pas à tout contrôler. Il m’a laissée travailler librement, sans rien négocier, ni demander. Je lui envoyais régulièrement des chapitres ; il en lisait certains, ceux qui concernaient sa famille. Le reste lui importait peu. Il revenait toujours à la même remarque : « Je ne comprends pas l’intérêt de raconter ma vie ou qui je suis. » Je lui répondais qu’avec un tel parcours, il devait laisser une trace. « Tout est sur YouTube, les gens n’ont qu’à regarder. » Ce n’est ni de la désinvolture ni de la fausse modestie. Plutôt une manière ancrée de rester à distance de la notoriété. Didier déteste s’exposer. Il ne cherche pas à plaire, encore moins à séduire. Il est rare de croiser un homme public aussi peu préoccupé par son image.

« La gloire, ça passe. Ce qui reste, c’est ce qu’on est. »

C’est en rencontrant ses parents que j’ai commencé à vraiment cerner sa personnalité. Je leur ai rendu visite dans la maison familiale, dans le Pays basque, qu’ils n’avaient jamais voulu quitter malgré la gloire. Une maison simple, sans mise en scène, sans fioritures. Sur les murs, quelques photos de Didier brandissant la Coupe du monde, entouré de ses coéquipiers. À côté, Dylan, le petit-fils, et Philippe, le fils disparu. Les trois coexistaient, sans hiérarchie.

Lorsque j’ai évoqué les succès de leur fils cadet, sa mère m’a répondu simplement : « La gloire, ça passe. Ce qui reste, c’est ce qu’on est. » À cet instant, tout s’est éclairé. Sa retenue, sa distance face au succès, son refus de se mettre en avant ou de s’attarder sur ses victoires – tout prenait racine ici. En quittant cette maison, une évidence s’est imposée : quels que soient les événements traversés, son éducation le ramenait toujours à l’essentiel. Avant d’être un champion, il était d’abord le fils de Pierre et Ginette, pour qui la grandeur ne se mesure pas en trophées, mais en valeurs.

Une fois ce paramètre intégré, Didier devient plus lisible. Lorsqu’on lui reproche sa distance ou une forme d’indifférence, on comprend qu’il ne s’agit pas de froideur, mais de protection : une manière de durer sans se disperser, de traverser les succès sans s’y perdre, les échecs sans s’y abîmer. Chez lui, rien ne déborde. Après la victoire de 2018, je me souviens de l’avoir appelé, persuadée de le trouver transporté par la joie. Il me répond : « C’est bien. Je suis très heureux. »

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En 2001, Didier Deschamps avait accompagné Dominique Rouch sur le plateau de Tout le monde en parle, le talk-show de France 2 présenté par Thierry Ardisson, à l’occasion de son livre Didier Deschamps, vainqueur dans l’âme.

L’affaire Benzema, la seule fois où il est atteint car on a touché à l’homme

Je lui lance, un peu brusquement : « Tu ne peux pas te la péter un peu ? Tu es champion du monde ! » Je l’entends sourire. Pas plus. Comme s’il refusait que l’instant prenne toute la place. Comme s’il savait qu’au prochain faux pas, l’exploit serait oublié. Cette retenue, je la retrouve dans les victoires comme les défaites. Après la finale contre l’Argentine au Qatar, je lui écris : « De tout cœur avec toi. » « C’est cruel », me répond-il. Quelques jours plus tard, je reprends de ses nouvelles, pensant le trouver encore affecté. Sa réponse me surprend : « Tout va bien, je suis en famille, il fait beau… » Il ne renie rien, a déjà absorbé l’échec.

Didier n’est pas extraverti. Il est mesuré dans ses paroles, ses réactions, parfois à l’excès, au point d’agacer ou de frustrer. Je ne l’ai jamais vu prendre la grosse tête. À l’inverse, je ne l’ai jamais entendu se plaindre ni se poser en victime. Les coups tombent, les critiques s’accumulent, les défaites laissent des traces ; lui reste droit. La seule fois où je l’ai senti réellement atteint ? Lors de l’affaire Benzema*. Non pas à cause de ses choix, toujours assumés, ni même en raison des critiques. Mais parce que les attaques, personnelles, visaient l’homme et non le sélectionneur.

Il le répète : on peut contester ses décisions, critiquer ses propos, analyser ses résultats. C’est le jeu. Mais s’en prendre à ce qu’il est, à son intégrité, relève d’un autre registre. Et, dans cette affaire, la ligne a été franchie. Tout au long de son parcours, Didier a accepté d’être évalué, disséqué, jugé. Il a intégré cette visibilité comme une composante inhérente à sa fonction. Mais lorsque le regard glisse du professionnel vers le personnel, quelque chose se rompt. Et ce que je perçois à ce moment-là, ce n’est plus le sélectionneur ni le compétiteur, mais une faille. Une fragilité imperceptible chez quelqu’un qui s’est toujours construit pour ne rien laisser paraître.

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Didier Deschamps. Ce que je sais de lui, récit de Dominique Rouch, biographie illustrée de 184 pages parue le 28 mai chez Solar.

À la tête d’un grand club ou d’une équipe nationale

Là réside peut-être son paradoxe : une figure publique n’ayant jamais cherché à l’être, un leader exposé qui n’a jamais voulu se raconter. Comme si, pour durer, il fallait tenir à distance ce qui pouvait l’atteindre. J’écris avec cette conscience : ne jamais pouvoir tout dire ni tout saisir. Parce qu’il ne se livre pas. Il agit, tranche, avance – et laisse aux autres le soin de commenter. Et peut-être qu’au fond, c’est ce qu’il a toujours voulu : ne pas être entièrement compris, simplement être respecté pour ce qu’il fait et pour ce qu’il est.

Dans quelques semaines, il quittera l’équipe de France. Est-ce pour autant qu’il tournera définitivement la page ? Je n’y crois pas. Ceux qui le connaissent savent que l’inactivité n’est pas dans sa nature. Depuis l’adolescence, sa vie est structurée par des objectifs successifs, précis, exigeants. La perspective de « se poser » peut l’attirer, mais ne s’installe jamais durablement. Je prends le pari que nous le retrouverons : à la tête d’un grand club ou d’une équipe nationale. En attendant, là où certains verraient le crépuscule de sa carrière, lui voit une étoile. La troisième…

* « Deschamps a cédé sous la pression d’une partie raciste de la France », a dit à la presse espagnole Karim Benzema en commentant sa non-sélection pour l’Euro 2016.

 

Un article signé Dominique Rouch, issu du premier numéro de Sports Illustrated France, actuellement disponible en kiosque.

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