Après la demi-finale maîtrisée mardi soir par l’Espagne face à l’équipe de France (2-0), cette deuxième affiche promet un tout autre registre. Angleterre-Argentine est l’un des duels les plus chargés d’histoire du football mondial, une rivalité qui dépasse largement le cadre du sport et puise ses racines bien avant le XXIe siècle.
Depuis le début des années 2000, les deux sélections ne se sont affrontées qu’à trois reprises : un match nul (0-0) en 2000, une victoire anglaise (1-0) en phase de groupes de la Coupe du monde 2002, puis un succès 3-2 de l’Angleterre lors d’un match amical disputé à Genève en 2005.
Entre 1962 et 2005, elles se sont croisées à douze reprises. Ces confrontations relativement espacées renforcent le caractère exceptionnel de cette demi-finale, dont l’héritage historique trouve davantage ses origines dans la géopolitique que dans le simple affrontement sportif.
Aux origines d’une rivalité centenaire
L’histoire commune entre les deux pays remonte au début du XIXᵉ siècle, alors que les puissances européennes cherchent à étendre leur influence en Amérique du Sud. L’Argentine, encore sous domination espagnole et dont l’indépendance n’a pas encore été proclamée, devient un territoire convoité par le Royaume-Uni. En 1806 puis en 1807, les Britanniques lancent deux invasions du Río de la Plata, vaste estuaire partagé aujourd’hui entre l’Argentine et l’Uruguay.
Les troupes britanniques parviennent à occuper Buenos Aires lors de la première offensive, puis Montevideo pendant la seconde, mais sont finalement repoussées par les forces locales. Ces victoires nourrissent un fort sentiment d’identité chez les habitants de la région et contribuent au processus qui mènera à la déclaration d’indépendance de l’Argentine en 1816.

Le principal contentieux entre les deux nations naît toutefois autour des îles Malouines, situées à 463 kilomètres des côtes argentines. En 1833, le Royaume-Uni prend le contrôle de l’archipel, revendiqué par Buenos Aires depuis son indépendance. Outre leurs importantes ressources halieutiques, ces îles occupent une position stratégique dans l’Atlantique Sud, à proximité de l’Antarctique.
Cette rivalité atteint son paroxysme en 1982 avec la guerre des Malouines. Le 2 avril, la junte militaire argentine dirigée par le général Leopoldo Galtieri envahit l’archipel afin d’en reprendre le contrôle. Le gouvernement britannique de Margaret Thatcher riposte immédiatement et, après un peu plus de deux mois de combats, repousse ses ennemis. Le conflit coûte la vie à 649 militaires argentins, 255 soldats britanniques et trois civils insulaires.
La défaite accélère la chute de la dictature militaire argentine, qui s’effondre l’année suivante avec le retour de la démocratie. Mais elle renforce également, en Argentine, le caractère hautement symbolique de la revendication des Malouines. Depuis, chaque confrontation sportive entre les deux pays dépasse largement le simple enjeu du résultat : elle ravive une mémoire politique, historique et nationale encore profondément ancrée des deux côtés de l’Atlantique.
1966, la première fracture
La guerre des Malouines a laissé une empreinte profonde, aussi bien dans la mémoire collective des Argentins que dans celle des Britanniques. Dans ses désignations actuelles, la FIFA écarte les arbitres anglais des rencontres de l’Argentine et les arbitres argentins de celles de l’Angleterre, afin d’éviter toute polémique liée aux sensibilités politiques entourant les Malouines. Il s’agit davantage d’une politique de désignation que d’une règle inscrite dans les lois du jeu.

La première rencontre entre l’Angleterre et l’Argentine remonte à 1951, lors d’un match amical remporté 2-1 par les Britanniques. Mais c’est une quinzaine d’années plus tard, à l’occasion de la Coupe du monde 1966, que cette rivalité prend véritablement une dimension sportive.
Il y a tout juste 60 ans, l’Angleterre et l’Argentine se retrouvent en quart de finale du Mondial disputé outre-Manche. Le match est âpre, rugueux et haché, à l’image de ce que beaucoup imaginent pour cette nouvelle demi-finale. Au cours de la rencontre, le capitaine argentin Antonio Rattín, légende de Boca Juniors morte le 11 juillet 2026 à l’âge de 89 ans, est expulsé pour ce que l’arbitre allemand Rudolf Kreitlein considère comme des protestations verbales insultantes. À l’époque, les cartons jaunes et rouges n’existent pas encore et Rattín, qui ne parle pas allemand tandis que l’arbitre ne comprend pas l’espagnol, réclame selon lui la présence d’un interprète.
La rencontre est interrompue pendant de longues minutes. Refusant de quitter la pelouse, le capitaine argentin doit finalement être raccompagné vers les vestiaires par deux policiers. Avant de regagner le tunnel, il s’assoit sur le tapis rouge réservé à la reine et saisit ostensiblement un fanion d’angle frappé de l’Union Jack.

Le climat devient alors explosif. L’Angleterre finit par s’imposer 1-0 grâce à un but de Geoff Hurst et se qualifie pour les demi-finales, au terme d’un match où la défense argentine aura longtemps résisté. En Argentine, l’arbitrage est vivement contesté et les accusations de favoritisme en faveur du pays hôte se multiplient.
Cette rencontre de 1966 marque le véritable point de départ de la rivalité footballistique entre les deux nations. Quelques jours plus tard, l’Angleterre décroche le seul titre mondial de son histoire en battant l’Allemagne de l’Ouest en finale.
1986, le jour où Maradona a écrit l’Histoire
Cette rivalité reprend de plus belle vingt ans plus tard, presque jour pour jour. L’Albicéleste retrouve les Three Lions en quart de finale de la Coupe du monde 1986. Cette rencontre entrée dans la légende est marquée par le célèbre but de la « Main de Dieu » inscrit par Diego Maradona, une faute de main qui échappe à l’arbitre tunisien Ali Bennaceur.

La dramaturgie de ce quart de finale atteint son apogée quatre minutes plus tard. Surnommé El Pibe de Oro, Maradona s’élance depuis son propre camp, élimine cinq joueurs anglais avant de tromper Peter Shilton. Un chef-d’œuvre resté dans l’histoire sous le nom de « but du siècle ». L’Argentine tient sa revanche sur l’Angleterre vingt ans après la polémique de 1966 et s’impose 2-1. Une semaine plus tard, l’Albicéleste décroche son deuxième titre mondial en dominant l’Allemagne de l’Ouest en finale (3-2).
La Coupe du monde comme théâtre des retrouvailles
La rivalité offre ensuite d’autres chapitres mémorables. En huitième de finale de la Coupe du monde 1998, à Saint-Étienne, les deux sélections livrent l’un des plus grands classiques de l’histoire du tournoi. Quatre buts sont inscrits avant la mi-temps – Alan Shearer et Michael Owen répondant à Gabriel Batistuta et Javier Zanetti – avant que l’Argentine ne s’impose finalement aux tirs au but. Cette rencontre reste également marquée par l’expulsion de David Beckham, coupable d’un mauvais geste sur Diego Simeone. Ironie de l’histoire, le fils de Diego Simeone, Giuliano, figure cette fois dans le groupe retenu par Lionel Scaloni pour affronter l’Angleterre.

Quatre ans plus tard, lors de la phase de groupes de la Coupe du monde 2002, l’Angleterre prend sa revanche grâce à une victoire 1-0, acquise sur un penalty de David Beckham. Les Three Lions terminent deuxièmes de leur groupe, tandis que l’Argentine, seulement troisième, est éliminée dès le premier tour.
2026, un nouveau chapitre à écrire
Avant cette demi-finale, le bilan des confrontations menées à leur terme reste à l’avantage des Three Lions, avec six victoires anglaises, cinq matches nuls et deux succès argentins. Le huitième de finale de 1998 est comptabilisé comme un nul, l’Argentine s’étant qualifiée aux tirs au but. Une autre rencontre, interrompue par une pluie torrentielle en 1953 alors que le score était de 0-0, apparaît parfois dans les bilans comme un sixième match nul.
Mais aucune de ces confrontations n’aura sans doute porté un enjeu aussi important que celle qui se disputera ce mercredi soir à Atlanta, pour une place en finale de la Coupe du monde. L’Angleterre rêve de retrouver une finale mondiale soixante ans après son unique sacre en 1966.
L’Argentine tentera, de son côté, de devenir la première sélection depuis le Brésil en 1962 à conserver son titre mondial, quatre ans après son triomphe face à la France à Doha. À 39 ans, Lionel Messi affrontera par ailleurs l’Angleterre pour la première fois de sa carrière, avec l’occasion d’ajouter un nouveau chapitre à l’héritage laissé par Diego Maradona.
